Avec une programmation qui alterne entre pièces de théâtre, concerts et ouvrages lyriques, le Theater Trier (Trèves, à quelques kilomètres de la frontière luxembourgeoise) gagne à être connu de l’intérieur. Le théâtre historique ayant été détruit en 1944 par un bombardement allié, le nouveau bâtiment ouvert en 1964 n’exerce en effet pas un charme particulier à l’œil, édifice certainement fonctionnel, mais austère et qui fait actuellement largement son âge. Mais le spectateur a la bonne surprise de découvrir à l’intérieur une belle salle moderne, aux rangées de sièges à l’excellente visibilité, dans une acoustique de qualité. La surprise du soir est tout de même de constater une jauge remplie à peu près aux deux tiers, sachant qu’un tel titre, parmi les blockbuster de l’opéra, attire habituellement les foules.
Et pourtant, cette Traviata n’est pas au répertoire de la maison depuis de nombreuses années. Inscrite dans les Premieren (nouvelles productions) de la présente saison, elle a en effet été créée il y a seulement quelques mois, en novembre dernier. La mise en scène de Benedikt Arnold est plutôt minimaliste et va s’améliorant au fil des tableaux. Le premier acte est d’un dénuement qui jure avec les habituels fastes de la fête que donne Violetta, ici sur un plateau nu, à l’exception d’un vase de fleurs posé au sol, et de hautes cloisons mobiles qu’on peut pousser transversalement. Des chaises sont amenées ensuite et les choristes assis manient la bouteille dans une gestique caricaturale, qui tire davantage vers les chansons à boire des Contes d’Hoffmann…

Au début du deuxième acte, une table, trois chaises, une branche noire qui pend des cintres et les mêmes cloisons que précédemment ont un peu de mal à nous faire croire à l’appréciation de Germont « Pur tanto lusso » quand il balaie les lieux du regard.

Le second tableau de la fête chez Flora est plus original, les convives étant installés autour d’une grande table de banquet sur une plate-forme levée à mi-hauteur, avant de rejoindre le niveau du sol sur le plateau et servir de table de jeu. Pas de ballet pendant les chœurs des bohémiennes et matadors, mais de belles images, avec toutefois un son moins puissant qui provient des solistes et choristes placés ainsi en fond de scène. Le dernier acte se resserre dans un rectangle d’un dépouillement extrême, avec Violetta à terre dans une robe aussi grande qu’une couverture. Une petite croix dressée à gauche et le vase posé à droite paraissent préfigurer la tombe de la pauvre femme, dans sa dernière heure.

Dans le rôle-titre, Sophia Theodorides fait valoir de belles qualités vocales et interprétatives. La voix est suffisamment large et le vibrato sous contrôle, d’un registre grave cependant moins séduisant à l’oreille. Dans sa grande scène de fin du premier acte, la ligne de chant est bien conduite et les aigus précis dans « Ah, fors’è lui », puis l’instrument suffisamment agile pour le plus fleuri « Sempre libera », avec le contre-mi bémol en conclusion. C’est une Violetta aux pieds nus qu’on voit en scène au deuxième acte, une cheville bandée et boitant significativement, ne l’empêchant pas, avec un courage certain, de délivrer de subtils pianissimi sur « Dite alla giovine », puis se montrant encore plus poignante en fin de représentation, dans un « Addio del passato » chanté comme dans un souffle. Le rideau du fond s’est alors levé, laissant voir la scène avec ses équipements techniques et quelques éléments de décors au fond.

Gustavo Eda est un Alfredo au timbre agréable, au médium plutôt généreux et au registre aigu présent mais qui a tendance à se resserrer sur ses plus hautes notes. « Un dì, felice, eterea » est conduit avec élégance, ainsi que son grand air en début de deuxième acte « De’ miei bollenti spiriti », le récitatif qui précède n’ayant cependant pas la parfaite intonation. Le jeu en scène n’est pas spécialement convaincant, l’interprète portant par exemple brièvement, et d’une manière peu naturelle, la main sur le cœur pendant le dernier air cité.

En Giorgio Germont, la posture plutôt rigide et droite de Yuriy Hadzetskyy est davantage en ligne avec le personnage. La voix est sonore et naturellement autoritaire, accompagnée d’un vibrato serré mais pas désagréable. En fin de deuxième acte, plusieurs notes en fin de phrases dans « Di Provenza il mar, il suol » prennent une projection de grande ampleur.
Les comprimari amènent plus ou moins de bonheur, en remarquant tout de même la voix ferme et bien timbrée de Janja Vuletić dans le rôle épisodique d’Annina. Les chœurs font preuve d’engagement, meilleurs tous ensemble que pris par pupitres séparés, les ténors seuls nous paraissant notamment un peu approximatifs en fin de premier acte. Generalmusikdirektor (GMD) de la maison, le chef Jochem Hochstenbach impulse les justes tempi et nuances à son orchestre, les musiciens répondant avec une attention qui ne se relâche pas.
Irma FOLETTI
14 avril 2026
La Traviata, opéra de Giuseppe Verdi
Theater Trier,
Direction musicale : Jochem Hochstenbach
Mise en scène : Benedikt Arnold
Décors : Alfred Peter
Costumes : Charlotte Morache
Lumières : Lutz Deppe
Dramaturgie : Malte Kühn
Chef des chœurs : Martin Folz
Violetta Valéry : Sophia Theodorides
Flora Bervoix : Vanessa Lisette López-Gallegos
Annina : Janja Vuletić
Alfredo Germont : Gustavo Eda
Giorgio Germont : Yuriy Hadzetskyy
Gastone / Giuseppe : Derek Rue
Il barone Douphol : Moritz Kugler
Il marchese d’Obigny / Un commissionario : Yusuke Matsumura
Il dottor Grenvil : Karsten Schröter
Un domestico di Flora : Fernando Gelaf
Opernchor
Philharmonisches Orchester der Stadt Trier
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