Donizetti, Lucrezia Borgia, Opéra Royal de Wallonie, 11 avril 2026 REGINA JESSICA

Donizetti, Lucrezia Borgia, Opéra Royal de Wallonie, 11 avril 2026 REGINA JESSICA

mardi 14 avril 2026

©J.Berger_ORW-Liege

Heureux Opéra Royal de Wallonie, heureux spectateurs ! Au sortir d’une Lucrezia Borgia d’un tel niveau, rendons grâce tout d’abord au Maestro Bisanti, qui nous avait comblés dans le Faust inaugural de cette saison liégeoise. A la tête d’une phalange en progression constante mais encore parfois un peu indisciplinée (surtout du côté des cuivres) et d’un chœur (préparé par Denis Segond) percutant, présent mais à l’occasion insuffisamment souple ou rigoureux, Giampaolo Bisanti possède trois atouts majeurs pour conduire cette nef belcantiste à bon port : le soutien des chanteurs, cet art de respirer avec eux ; l’animation du discours orchestral sans jamais céder à l’apparente simplicité de l’écriture ; la capacité de créer des coloris dans le tissu même de la musique avec cette alternance de moments lunaires et de teintes fortes, d’élégie et de drame. La manière, pardon la Manière avec laquelle le chef couve amoureusement ses chanteurs sans jamais les laisser en errance ou à la dérive, tout en les jetant dans une strette enfiévrée, dans un ensemble échevelé, dans des cabalettes vertigineuses mérite toute notre gratitude. Un bonheur ne venant jamais seul, l’’édition choisie – la version critique de Parker et Ward – nous fait entendre bon nombre de passages presque jamais entendus sur scène, dont la cabalette d’entrée de Lucrezia.

1 J. PRATT ©J.Berger ORW Liege 2 scaled
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Dans ce morceau de bravoure insensé, Jessica Pratt fait étalage, sitôt achevé un « com’è bello » suspensif et éthéré, d’une maîtrise stupéfiante de la grammaire belcantiste. Entendue jadis à Reims (2013) dans une Giulietta des Capuletti confondante d’émotion et de prouesses vocales, puis, plus récemment, en bouleversante Aspasia mozartienne au TCE (2025), la cantatrice australienne déploie ici une science absolue, mais qui se transforme en évidence naturelle (paradoxe suprême et magique !). Cerise sur un gâteau déjà royal, l’artiste peut, grâce à cette discipline technique, s’investir pleinement dans son rôle avec des attitudes et un jeu en parfait équilibre entre la Prima Donna (statut indispensable dans ce répertoire) et ce personnage hugolien en diable. Les piani sonnent tantôt comme des extases amoureuses, tantôt comme des plaintes pathétiques. Les forte du duo avec Alfonso jaillissent comme l’acier d’une lame. Le dernier acte fait apparaître les raucités de la désespérance amère. Les colorature et les trilles eux-mêmes n’expriment pas les mêmes affects : dans les mélismes de la cabalette d’entrée, Jessica Pratt fait entendre les palpitations du cœur, une forme de jovialité. Dans « era desso il figlio mio », a contrario, les échelles font basculer vers la démence. Force variations supranaturelles, toujours intégrées au discours, produisent l’excitation supplémentaire indispensable dans ce répertoire, sans jamais s’écarter d’un style de très grande classe. D’aucuns pourraient objecter que la pâte vocale rappelle bien d’avantage une Sills plutôt qu’une Gencer. Mais voilà une filiation bien méritoire s’il en est, l’illustre américaine ayant réussi à convertir un instrument léger en pur organe d’expression belcantiste ! A un tel degré de maîtrise, de beauté, d’engagement, de style, d’art de la coloration vocale, nous opterons plutôt pour une célébration inconditionnelle de la Pratt : une vraie merveille, un diamant d’exception. Si l’on ajoute que la cantatrice chante sur les scènes européennes depuis vingt ans, sans jamais se ménager, la performance en devient démente.

2 D. KORCHAK ©J.Berger ORW Liege 2 scaled
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A ses côtés, Dimitri Korchak campe un Gennaro intense et souvent brillant. Un souvenir nous revient en mémoire immédiatement : son Oreste rossinien dans une Ermione de feu au TCE (2016). Sa grande carrière suit son cours avec son lot de rôles plus lourds intercalés au sein d’un répertoire axé sur le bel canto : Pollione, Lohengrin… non sans conséquences sur la souplesse vocale. L’adieu à la mère conclusif appellerait ainsi ici sans doute plus de smorzature, de liquidité. Mais pour le reste, le chanteur possède une franchise, un éclat, une vaillance, une bravoure aussi qui forcent le respect. La tenue de la voix, son timbre, sa densité, sa probité stylistique rappellent plus d’une fois Gianni Raimondi. Et quel legato à l’archet sur « di pescatori ignobile » ! Quel diminuendo magnifique sur un si bémol dans le redoutable « t’amo qual s’ama un angelo » composé pour Ivanoff ! Quelle couleur angélique et si touchante trouvée dans le trio avec Lucrezia et Alfonso ! Là encore, Korchak ne se ménage jamais et à l’unisson avec sa partenaire, il délivre de superbes cadences. Un chanteur stylé, généreux, souvent irrésistible.

3 M. MIMICA ©J.Berger ORW Liege 2 scaled
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Le croate Marco Mimica possède pour sa part un timbre gras, caverneux, charbonneux même, qui convient parfaitement à Alfonso, sorte de double d’Enrico dans Bolena : cruauté, vice, violence, vengeance. Après son « Vieni la mia vendetta » ample et au phrasé conduit avec classe, la cabalette éprouvante « qualunque sia » est projetée dans la salle avec orgueil et facilité. Dans le duo avec son épouse, puis le trio, les multiples variations dynamiques à l’unisson d’un jeu tantôt cauteleux, tantôt barbare, offrent de nombreuses satisfactions et des sensations fortes. L’étrangeté un peu « slave » de certains sons ajoute ici encore à la caractérisation.

4 J. BOULIANNE Ensemble ©J.Berger ORW Liege scaled
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De son côté, Julie Boulianne – dont nous n’oublierons jamais le Roméo des Capuletti à Reims – déjà avec Jessica Pratt ! – possède une couleur vocale qui évoque toujours la jeune Martine Dupuy, avec un satin, une rondeur qui offrent de grandes joies. Ses cadences aiguës demeurent aisées et percutantes. Son style n’appelle aucun reproche. Toutefois, on entend ici justement un Roméo, un Cherubino, une Zerlina, une Irene. Maffio Orsini appelle un grand contralto, catégorie devenue rarissime. Certains contournements habiles du grave ne résolvent pas réellement une forme d’inadéquation. La performance manque de punch, de panache, de projection aussi dans certains ensembles, du fait d’un registre grave confidentiel. La Brambilla, créatrice du rôle, chantait aussi Arsace, rien de moins ! Une performance malgré tout méritoire, avec de beaux moments (le duo avec Gennaro).

5 L. MARTELLI ©J.Berger ORW Liege scaled
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Signe d’un théâtre magistralement dirigé par Stefano Pace, les comprimari possèdent tenue, projection, diction, implication, avec une mention spéciale pour le Rustighello de Lorenzo Martelli, scéniquement très à l’aise et capable de raffinements quand la ligne exige de lui une tenue à l’archet au sein d’ensembles dans lesquels il émerge avec classe.

La production de Jean-Louis Grinda, enfin, propose une vision classique, limpide, lisible avec un jeu bien pensé de couleurs (lumières, costumes) et ici ou là de belles idées, comme ces peintures de Madone qui encadrent l’action ou ces portraits grisés et floutés en écho aux dissimulations de Lucrezia. Un écrin qui permet de profiter au mieux des performances belcantistes du plateau et de la direction musicale.

Encore une grande soirée à l´ORW, en passe de devenir une des scènes européennes d’opéra les plus jouissives.

Laurent Arpison
14 avril 2026

Direction musicale : Giampaolo Bisanti
Mise en scène : Jean-Louis Grinda

Distribution :

Lucrezia Borgia : Jessica Pratt
Gennaro : Dmitry Korchak
Alfonso d’Este : Marco Mimica
Maffio Orsini : Julie Boulianne
Jeppo Liverotto : Roberto Covatta
Don Aposto Gazella : Luca Dall’Amico
Oloferno Vitellozzo : Marco Miglietta
Rustighello : Lorenzo Martelli
Gubetta : Frrancesco Leone
Astolfo : William Corró
Ascagno Petrucci : Rocco Cavalluzzi
Un huissier : Jonathan Vork
Un écuyer : Marc Tissons

Orchestre et Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège
Chef du Chœur : Denis Segond

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