Et si l’opéra n’était pas aussi sérieux qu’on le prétend ?… C’est à cette joyeuse entreprise de « démythification » (d’où une mite dessinée !) que se livre Opéra Bastringue, spectacle parodique aussi déjanté qu’habilement construit, imaginé et mis en scène par Henri Masini, et porté avec une énergie communicative par Stéphanie Patout (comédienne qui a en écrit le texte) et Alexandre Lamia (auteur, compositeur, leader de plusieurs groupes musicaux dont un de Ska Punk et d’un ensemble voué aux chansons italiennes).

Une conférence déjantée et loufoque sur les œuvres du répertoire opératique
Tout s’inscrit dans le cadre d’une conférence ayant l’opéra pour thème sur une scène où s’entassent costumes et accessoires. Un chanteur (Alexandre Lamia) y erre, manifestement en quête de quelque chose qu’il ne parvient pas à trouver. Surgit alors une conférencière fantasque (Stéphanie Patout) littéralement chargée de partitions, dont l’entrée chaotique donne immédiatement le ton : elle trébuche et disperse ses partitions et feuillets. Elle entreprend néanmoins de dérouler – non sans heurts – le fil de son exposé, s’appuyant sur un paperboard où défilent, sous forme de caricatures drolatiques (signées Jean-Jean et Judith), quelques-unes des figures les plus emblématiques du répertoire lyrique. Mais rien ne se passe comme prévu : elle s’emmêle dans ses feuillets comme dans ses idées, transforme ce qui devait être une démonstration pédagogique en un réjouissant chaos et installe, pour le plus grand plaisir du public, un désordre désopilant qui ne cessera de nourrir le spectacle.
Une pochade ludique et rythmée qui revisite l’opéra sous forme de pédagogie humoristique et de dérision
La conférencière, (qui avoue avoir rencontré le baryton sur Tinder et travaillé avec lui « longuement et durement »), entreprend d’expliquer l’opéra selon une logique implacablement absurde : « un ténor et une soprano qui veulent « conclure », et un baryton – forcément méchant – qui s’acharne à les en empêcher ». De cette définition volontairement réductrice découle une typologie tout aussi fantaisiste des barytons – lyriques, dramatiques, ou encore Martin – prétexte à une série de digressions aussi absurdes qu’hilarantes.
Une pochade ludique et rythmée qui revisite l’opéra sous forme de pédagogie humoristique et de dérision. Entre versions vocales parodiques et anecdotes cocasses, Stéphanie Patout et Alexandre Lamia décortiquent les grands airs, démystifient les clichés et dévoilent une approche déroutante du monde de l’opéra et de ses coulisses… avec beaucoup d’humour dans une mise en scène rythmée d’Henri Masini.
L’histoire de l’opéra est pour la circonstance convoquée, de L’Orfeo de Claudio Monteverdi – déjà, une histoire d’amour contrariée – jusqu’au Don Giovanni de Mozart. Le séducteur y apparaît sous les traits d’un punk provocateur, tandis qu’Alexandre Lamia enchaîne, avec un sens aigu de la dérision, l’air du catalogue et une sérénade adressée… à une femme de ménage qui, peu sensible aux avances de ce Don Juan revisité, lui adresse un bras d’honneur des plus explicites. Le tout accompagné au banjo par Matthijs Warnaar, régisseur de la soirée.

La galerie se poursuit avec un Chérubin androgyne, volontiers « queer », boa autour du cou, tandis que l’air « Non più andrai » des Nozze di Figaro donne lieu à une irrésistible parodie militaire où Stéphanie Patout, affublée d’un béret de caserne, détourne joyeusement les codes de l’opéra buffa. Quant à Figaro – celui du Barbier de Séville – croqué sur le paperboard, il devient une figure bouffonne, à mi-chemin entre valet frondeur et caricature contemporaine.
Le parcours se poursuit avec un Faust grotesquement vieilli, occupé à faire un barbecue en enfer tandis que les deux interprètes se lancent dans une danse effrénée sur le célèbre « Veau d’or ». Puis vient La Traviata (« Di Provenza il mar, il suol ») où la parodie prend des accents méridionaux : Stéphanie Patout pastiche Marcel Pagnol avec un aplomb irrésistible, allant jusqu’à affirmer que, de toute façon, « les spectateurs de l’Opéra ne comprennent rien à l’histoire… et s’en moquent éperdument ». Surgit alors un Germont père transformé en maquereau de mauvais genre, veste rayée et fleur à la boutonnière, confirmant une fois encore que, dans cet univers, le baryton est bien l’agent du désordre.

Impossible enfin d’échapper à Carmen, sommet de popularité du répertoire, ici joyeusement dynamité : Stéphanie Patout se lance dans une séguedille endiablée, virevoltant autour du toréador, affublée d’un casque à cornes digne de Vercingétorix, mimant le taureau avec un sens consommé de l’autodérision.
Le succès du spectacle repose largement sur l’énergie et la complémentarité de ses deux interprètes. Stéphanie Patout, en conférencière exaltée, en perpétuel mouvement déploie une palette de jeu qui oscille entre pédagogie feinte et délire assumé, avec un sens du rythme comique particulièrement affûté tandis qu’ Alexandre Lamia campe un baryton volontairement outré, multipliant les effets vocaux comiques et les postures caricaturales. Le rire naît précisément de cet écart entre la noblesse supposée du chant lyrique et son traitement volontairement décalé.
Henri Masini : une mise en scène au service du rythme
Henri Masini dans sa direction d’acteurs privilégie la fluidité et l’efficacité. Sans jamais alourdir le propos par des artifices inutiles, il organise un enchaînement rapide de séquences, maintenant en permanence l’attention du public. Le spectacle avance ainsi à un rythme soutenu, alternant moments de pur burlesque et instants plus subtilement ironiques.
Les codes sont détournés, les figures moquées, mais jamais trahies. La mise en scène d’Henri Masini, maintient un équilibre constant entre chaos apparent et rigueur théâtrale.
Le public, manifestement conquis, rit de bon cœur tout en reconnaissant, derrière la caricature, les fondements d’un art qu’il redécouvre sous un jour nouveau. Car c’est bien là la réussite d’un spectacle qui manie avec adresse le burlesque : faire tomber les barrières, désacraliser sans appauvrir, et rappeler que l’opéra, avant d’être un monument, est d’abord un plaisir vivant ici croqué avec un humour jubilatoire.
Christian JARNIAT
28 mars 2026



