Après « Lady Macbeth du district de Mtsensk », la Komische Oper de Berlin continue à honorer cette saison Chostakovitch en présentant « Le Nez », cataclysme sonore et visuel d’une drôlerie grinçante. Elle est soulignée par la mise en scène de Barrie Kosky. Disparu des affiches pendant près d’un demi-siècle à cause de la détestation de Staline et de ses successeurs à l’égard du compositeur, « Le Nez » dispose de ressources illimitées. Il arrive qu’elles épuisent certains spectateurs. La direction sans faille de James Gaffighan y contribue.
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Présentée là pour la première fois en juin 2018, la production du « Nez » de Chostakovitch selon Barrie Kosky est devenue l’une des marques de fabrique de la Komische Oper Berlin. Elle y est reprise régulièrement, s’adaptant aux changements de distributions et de chefs d’orchestre. Ce spectacle constitue aussi un gage de la fidélité de l’institution allemande au grand compositeur russe. Son répertoire n’intègre-t-il pas également « Lady Macbeth du district de Mtsensk » ?[1] Avec « Le Nez », œuvre d’un Chostakovitch de vingt-et-un ans, la tradition du théâtre musical de l’absurde dispose de l’un de ses premiers jalons. Crée en 1930 à Saint-Pétersbourg (Léningrad), l’opus 15 fut retiré de l’affiche au bout de seize représentations. Son contenu dramaturgique et sonore choquait. Il fallut attendre … 1974 pour que « Le Nez » réapparaisse. Ces quarante-quatre ans de silence ordonné à Chostakovitch représentèrent la première des épreuves imposées à celui-ci par le Kremlin. Il y en eut nombre d’autres. Elles durèrent jusqu’à la mort du musicien.
Dans l’Hexagone des années 1970, l’activisme des éditions musicales « Le Chant du Monde » et l’influence du Parti Communiste Français en matière de culture furent utiles à la diffusion des œuvres de Chostakovitch. En 1979, le Théâtre municipal de Tourcoing – alors dirigé par Marcel Féru (1928-2013) – offrait une production du « Nez », mise en scène par Pierre Barrat (*1931). Elle fut reprise l’année suivante au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Je me souviens d’un spectacle à la fois impressionnant et éblouissant. La Salle Pleyel accueillit plus tard l’Opéra de chambre de Moscou avec « Le Nez ». La mise en scène n’en avait rien de dérangeant. Elle contrasterait, par la suite, avec les lectures que Kirill Serebrennikov et Barrie Kosky auraient de l’œuvre inspirée à Chostakovitch par l’une des « Nouvelles pétersbourgeoises » de Nicolas Gogol, achevée en 1835. « Le Nez » est « la plus énigmatique des œuvres de Gogol. Si l’on veut absolument lui trouver une glose satisfaisante pour l’intelligence, n’est-elle peut-être qu’une fantaisie inspirée par un dicton […] ou bien une facétie pour moquer le goût du fantastique qui sévissait alors ? ».[2] En tout cas, elle fascina un Chostakovitch au goût littéraire très sûr.
Venu d’Australie où sa grand-mère originaire de Hongrie lui vantait les opérettes qu’elle avait vues avant-guerre en Europe et marqué par la culture de la comédie musicale anglo-saxonne, Kosky – bientôt sexagénaire – excelle dans les ouvrages comme « Le Nez ». Il s’en est fait une spécialité, lui attirant les remarques saumâtres de ses détracteurs quand il fut – entre 2012 et 2022 – directeur général de la Komische Oper de Berlin. Sa mise en scène du « Nez » comporte une telle profusion d’épisodes drôles qu’il importerait de la voir plusieurs fois pour en mieux explorer l’abondance. Si elle évoque les pratiques scéniques de Dario Fo (1926-2016) et de Jérôme Savary (1942-2013) – invité à la Komische Oper au temps de la RDA –, elle révèle une imagination dont la Russie n’est pas l’unique ingrédient. On voit ainsi une dizaine de danseurs cachés chacun par un nez gigantesque se livrer à une démonstration roborative de claquettes, transportant le public à Broadway. Une pareille prestation marque une certaine limite. Mais sa validité reprend un aspect universel quand Kosky s’amuse avec les déclinaisons sexuelles de l’appendice nasal, l’ensemble étant mené sur un train d’enfer. Les trois actes du « Nez » ne sont pas séparés par un ou des entractes. Durant deux heures, les protagonistes se précipitent d’un lieu à un autre. On est impressionné par la solidité de la distribution surabondante, le baryton Günter Papendell sachant faire merveille dans le personnage de Kovalkov. Mis à part deux brefs épisodes, les chanteurs se font tous entendre dans la version allemande du « Nez » signée Ulrich Lenz.[3] Il l’a élaborée pour Barrie Kosky.
On est aux antipodes de « l’ennui noir, immense, mortel »[4] habitant les pièces de Tchekhov. Du côté de la fosse, l’Orchestre de la Komische Oper – sous la conduite de l’Américain James Gaffighan – se trouve sollicité sans cesse par une partition virtuose et semée d’embûches. « Le Nez » est, à sa manière, une symphonie avec chant d’une telle densité qu’elle suscite parfois l’épuisement de certains auditeurs. Il y a en elle du Hindemith des jeunes années, autant que des clins d’œil aux galops et autres polkas de la musique populaire. Pour les experts, le clou instrumental de l’œuvre est un fascinant interlude pour percussions seules. D’une réelle sauvagerie, il annonce – de manière étonnante – « Ionisation » d’Edgard Varèse, écrit entre 1929 et 1931. Avant et après, l’orchestre s’amuse avec – pour les sopranos et les ténors – des tessitures très tendues dans le haut des registres. Bref, on court de surprise en surprise …
Dr. Philippe Olivier
[1] Philippe Olivier : « Les Noces du sexe et de la violence », in « Résonances lyriques », 28 février 2026.
[2] Gustave Aucouturieur dans son introduction aux « Nouvelles pétersbourgeoises », in « Œuvres complètes » de Nicolas Gogol, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1966, p. 526.
[3] Né en 1970 et auteur de la traduction de plusieurs livrets, Ulrich Lenz est directeur général de l’Opéra de Graz (Autriche) depuis 2023.
[4] Elsa Triolet dans son introduction aux Œuvres de Tchekhov, Les Éditeurs français réunis, Paris, 1962, p. 9.
