D’UNE SÉVERINE À L’AUTRE

D’UNE SÉVERINE À L’AUTRE

samedi 4 avril 2026

25 Mai 1887. L’incendie de l’Opéra-Comique, survenu pendant une représentation de Mignon, fera quatre-vingt-dix morts. La journaliste Séverine se rendra sur place et y enquêtera. (c) N. N.

Séverine Garnier, rédactrice en chef de « La Lettre du musicien », signe un livre inspiré sur la journaliste Séverine (1855-1929), pionnière à l’œuvre pendant la Troisième République et militante des droits des femmes. Familière du monde du théâtre et ayant inspiré un pastel à Renoir, la même Séverine développa des idées appliquées aujourd’hui par diverses musiciennes professionnelles. Celles-ci appartiennent, de manière symbolique, à sa descendance.

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Durant mon enfance – pendant les années 1960 –, il était presque inconcevable qu’une femme dirige un orchestre ou préside aux destinées d’un théâtre d’opéra. Certes, des exceptions existaient dans ces domaines : Nadia Boulanger (1887-1979) pour le premier, Sarah Caldwell (1924-2006) pour le second. Celle-ci régna sur l’Opéra de Boston. Sinon, les dames étaient cantatrices, violonistes, pianistes et parfois organistes. Aujourd’hui, les carrières d’une Simone Young, d’une Susana Mälkki ou d’une Nathalie Stutzmann n’étonnent plus grand monde. Mis à part des phallocrates attardés. Ce renversement d’une situation immémoriale s’oppose à l’ironique observation suivante du grand sociologue Pierre Bourdieu : « Le principe masculin est posé en mesure de toute chose. »[1]

Cette norme n’existe plus dans le domaine de la presse professionnelle spécialisée française. «  La Lettre du musicien », fondée par la vénérable Michèle Worms en 1984, a désormais comme rédactrice en chef la dynamique Séverine Garnier. Celle-ci a opéré une véritable révolution dans les contenus de ce titre, l’amenant à une lecture critique et engagée des sujets de société actuels. Dès lors, on ne s’étonnera pas que Séverine Garnier vienne de publier – aux Éditions Les Pérégrines – un ouvrage bien documenté sur une autre Séverine, en réalité le pseudonyme de Caroline Rémy, écrivaine et journaliste française, figure libertaire et féministe dont Renoir et Nadar réalisèrent respectivement un pastel et un portrait photographique.  Quand naquit Séverine, Berlioz ou Verdi étaient en vie. Lorsqu’elle mourut – l’année de la crise économique mondiale de 1929 – Ravel et Stravinsky étaient à l’œuvre. Séverine fut la première femme à diriger l’un des quotidiens de la 3ème République, Le Cri du peuple. En effet, les deux Séverine ont la passion de la res publica, autant que la soif de la justice. Les fractures sociales actuelles en France, le dossier toujours brûlant des intermittents du spectacle rappellent les tensions vécues jadis dans notre pays. Permanence de la lutte des classes ?

Le magazine mensuel Alternatives économiques[2] le signale quand l’un de ses rédacteurs écrit : « Une poignée d’artistes stars et de programmateurs contrôlent des festivals, des labels, des agences artistiques, et accaparent les financements. Cette mainmise suscite des crispations de plus en plus vives dans le milieu. »[3] La poignée en question incarne surtout « le principe masculin » traité par Bourdieu. Mais les combats féministes lui rendent la vie dure, en particulier quand retentit le mot de parité. Un contexte séculaire se renverse. Certains écrits de Catherine Clément – vieux de près d’un demi-siècle – sont pourtant toujours d’actualité.[4] N’oublions pas non plus que, dans l’Allemagne de Guillaume II et plus tard, les femmes de la bourgeoisie et d’une certaine noblesse se mirent au service de la diffusion des convictions machistes de l’auteur de « Lohengrin ». Elles œuvrèrent, à partir de 1909, à l’Union Richard Wagner des femmes allemandes. Sa protectrice était la Princesse Cécile de Prusse (1886-1954). En d’autres termes, ces dames ne contestaient pas la domination des mâles, quand bien même Cosima Wagner ne se laissait pas diriger de manière aveugle par ces derniers. Richard Strauss en fit les frais.

La musique classique n’ayant pas été enfermée dans une réserve – comme c’est le cas aujourd’hui – du temps de Séverine, on ne s’étonnera pas que l’ouvrage de Mme Garnier débute quasiment sur l’incendie survenu à l’Opéra-Comique le 25 mai 1887 pendant une représentation du Mignon d’Ambroise Thomas. Quatre-vingt-dix personnes y perdirent la vie. Bientôt, Séverine se livra à des investigations sur les lieux mêmes de cette tragédie. Par la suite, elle organisa une souscription pour venir en aide à Mme Meloux, l’une des ouvreuses de l’institution, guettée par la misère. En outre, il existait – dans la presse de l’époque – une perméabilité entre diverses disciplines. On le constate à l’examen du journal « Gil Blas », auquel Séverine collabora pendant les années 1890. Claude Debussy lui-même – comme l’indique Séverine Garnier – y signa des contributions en 1903. On note que l’une des caractéristiques du travail de Mme Garnier constitue le rappel d’un voisinage complexe en apparence : l’engagement sans compromis pour des grandes causes humanitaires face à des conditions de vie fort confortables. Les revenus professionnels de la journaliste-vedette, provenant entre autres de ses contributions au « Gaulois », étaient très importants. Elle avait un époux disposant d’un patrimoine fort consistant. Une pareille situation ne l’empêcha pas de rejoindre – à la fin de la Première Guerre mondiale – la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et d’adhérer au Parti communiste français (PCF) en 1921. Conséquence logique de cette affiliation, Séverine donna des articles à L’Humanité. Alors que commençait à se profiler le risque d’un second conflit mondial, elle commenta la montée du fascisme en Italie pour Paris-Soir et La Volonté.

Séverine s’inscrivit au Cercle de la Russie neuve, fondé en 1927, dans le but de s’informer au sujet de la condition féminine dans la jeune Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Comme on le sait, l’empire dirigé par Lénine puis par Staline permit notamment aux femmes de devenir compositrices. Chostakovitch en compta plusieurs parmi ses élèves. Elles eurent donc plus de chance que Pauline Viardot (1821-1910) ou qu’Augusta Holmès (1847-1903), dont l’ « Ode triomphale en l’honneur du centenaire de 1789 » aurait sûrement été plus jouée si son auteur avait été un homme. Désormais, les diligences nécessaires sont entreprises par l’association Présence compositrices.[5] Elles s’imposent dans la mesure où si, durant sa carrière, Séverine publia environ quatre mille articles, il fut très longtemps presque impossible à des compositrices d’obtenir des exécutions de leurs œuvres. En bénéficier s’avère bien plus difficile que de diffuser des textes. Le système économique de la production musicale diffère de celui du journalisme.

Traitant le développement de la Troisième République, Séverine Garnier note que « le journalisme est un monde concurrentiel dans lequel aucun de ces messieurs n’a le souci de faire de la place pour une femme. » (p. 80). Les dames, à la même époque, n’étaient pas non plus admises dans les syndicats (p. 101). Quant à la misogynie, elle ne s’éteignit jamais par la suite. Prenons, au hasard, un livret consacré aux  représentations du Festival de Bayreuth 1967 et publié par un nommé Ferdinand de Liocourt. Cet auteur y vit notamment « Parsifal » et formula des observations déplacées sur l’ interprète du rôle de Kundry. Il reprocha à la mise en scène de Wieland Wagner de « masquer le physique ingrat de la séductrice Christa Ludwig ».[6] Six décennies après, Séverine Garnier interpelle sur les combats jadis menés par son homonyme à la chevelure rousse en rappelant qu’ils restent vraiment d’actualité. D’ailleurs, le rédactrice en chef de « La Lettre du musicien » est bien inspirée d’indiquer que la manière dont les femmes sont traitées en certains pays du monde, l’antisémitisme,[7] les injustices sociales, la précarité des intermittents du spectacle et des opprimés de tous bords doivent être combattus sans relâche. On trouvera ici la marque de Jules Vallès (1832-1885), inspirateur majeur de Séverine. Il fut l’agent d’une maïeutique devant changer complétement le cours de la vie de celle-ci. Elle prit aussi fait et cause en faveur d’Alfred Dreyfus, l’officier juif alsacien accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne de Guillaume II. Durant une décennie, Séverine lutta sans relâche contre l’une des iniquités les plus scandaleuses de l’histoire universelle.

Il n’y a pas besoin d’être extralucide pour noter que la toile de fond des autres actions militantes de Séverine – la lutte en faveur du droit de vote des femmes ou le pacifisme – auront animé de remarquables femmes musiciennes. Je me plais à imaginer une rencontre imaginaire de Séverine et la grande Emma Calvé (1858-1942), interprète fameuse de Carmen. Pour Séverine, comme pour Colette plus tard, la cantatrice aux racines aveyronnaises  « jetait […] des notes d’or, la fleur aisée et savante de son chant ».[8] Je songe également ici à la contralto afro-américaine Marianne Anderson (1897-1993), comme à la Française Hélène Delavault (*1950). Face à ces certitudes, je m’interroge pour tenter de savoir si Séverine – attirée par les arts scéniques – assista à des représentations de deux ouvrages reflétant ses convictions. À savoir « Louise » de Gustave Charpentier et « Messidor » d’Alfred Bruneau (1857-1934). Au cours des quatre années pendant lesquelles il vécut à Paris – de 1909 à 1912 – Lénine se rendit à l’Opéra-Comique afin d’y voir et entendre « Louise ». Il tenait à « découvrir une œuvre traitant de la vie des ouvriers » (sic). Pour ce qui est de Bruneau, ses liens amicaux avec Émile Zola valurent à ce compositeur d’obédience naturaliste d’être menacé par une foule d’antidreyfusards pleins de haine.

Le travail soigné de Séverine Garnier suscite des extrapolations profitables vers différents domaines, la musique évidemment comprise. La protégée de Vallès aurait été heureuse de voir l’actuel développement de la carrière de la cheffe d’orchestre allemande Joana Mallwitz (*1986), désormais sous contrat avec la Deutsche Grammophon.

Dr. Philippe Olivier

Séverine Garnier : Séverine – Une journaliste pour le peuple, Les Pérégrines, Paris, 2026, 248 pages, 20 €. L’ouvrage est illustré par diverses reproductions en noir et blanc.

[1] Pierre Bourdieu : La domination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 20.

[2] Antoine Pecqueur : « Dans la musique classique, une petite caste orchestre la concentration des pouvoirs », in « Alternatives économiques », 28 mars 2026.

[3] Ibidem.

[4] Catherine Clément : « L’opéra ou la défaite des femmes », Grasset, Paris, 1979.

[5] www.presencecompositrices.com. L’association dispose d’un centre de ressources. Elle organise un festival et vient de lancer un concours international de composition ouvert aux créateurs des deux sexes.

[6] Ferdinand de Liocourt : « Bayreuth à la croisée des chemins », autoédition, 1967. L’auteur était un officier supérieur en retraite. Il appartenait à un milieu des plus conservateurs en matière de mise en scène d’opéra.

[7] Séverine : Affaire Dreyfus : vers la lumière – impressions vécues, Paris, Stock, Paris, 1900.

[8] Colette : « En pays connu », Hachette, Paris, 1975, p. 101.

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