À l’occasion d’une nouvelle production de Peter Grimes proposée en mai 2025, nous évoquions la singulière posture adoptée par Lyon à l’égard des opéras de Britten. Quand The Rape of Lucretia y fut, dès 1948, le premier monté céans, il fallut attendre le début des années 1980 pour voir d’autres titres s’afficher entre Rhône et Saône, notamment : Albert Herring, The Little Sweep, A Midsummer Night’s Dream, The Turn of the Screw ou Death in Venice. Malgré cela, le chef-d’œuvre dominant qu’est Peter Grimes attendit rien moins que 2014 pour connaître enfin sa création tant espérée in loco. Une fois cette criante carence comblée, nous désespérions d’assister un jour à celle de Billy Budd. Depuis notre approche princeps de cette complexe partition il y a plus de quarante ans, nous aspirions à la voir jouée dans notre ville. Malgré tout, une double crainte nous taraudait : d’abord, bien que moins lourde comparée à Gloriana, l’œuvre exige des effectifs consistants autant qu’aguerris ; ensuite, la réalisation scénographique demande une forte dose d’humilité aux réalisateurs, afin de ne pas trahir les intentions des auteurs en altérant son cadre historique intentionnellement choisi. Qu’en est-il ?

Une mise en scène débattable mais dominée par une direction d’acteurs au cordeau
Ne ménageons aucun suspense inutile : le résultat constaté ce soir se situe à la hauteur des enjeux inhérents à un défi d’une aussi considérable envergure. L’engagement avéré pour tous les participants atteint des sommets, qu’ils soient machinistes, instrumentistes, chœurs, chefs ou solistes. Pour le plus grand bonheur du public, un vaisseau d’une formidable puissance déploie ici toute sa voilure. Ah ! Voilà néanmoins les mots lâchés qui nous conduisent à évoquer l’élément discutable d’un spectacle hors du commun. Évacuons donc cet important point débattable, les louanges qui suivront n’en acquerront que davantage de prix.
Lors de la conférence de presse du 21 courant, annonçant la future saison artistique, Richard Brunel évoquant La Fille de Madame Angot de Lecocq programmée en décembre, souligne sa transposition en 1968 tout en déclarant : « Le Directoire ça n’évoque aujourd’hui plus grand-chose aux spectateurs ». Soit ! Mais au-delà d’un truisme énoncé en ces termes, constat d’une inexorable régression du savoir depuis trois décennies, l’opéra ne peut-il constituer un genre des plus aptes à renverser la vapeur ? Faut-il s’obstiner à ne pas instruire – et donc élever les esprits, ce à quoi chaque individu a droit – quand l’on a de tels outils en mains ? Voilà la question cruciale posée au regard d’un visuel qui fait travailler l’imagination mais interroge.

Rares doivent être les critiques relatant les soirées lyriques à s’intéresser à l’histoire de la marine de guerre. Or, votre serviteur en fait partie ! Voilà pourquoi il a ressenti au fil de la soirée une gêne l’empêchant d’accéder au saisissement constant espéré. Car Brunel transpose l’action. Vraisemblablement, au vu des coupes d’uniformes arborés par les officiers, nous voici pendant la guerre de 14-18 (ce que confirme l’usage, bientôt périmé, d’accessoires tels que la longue-vue ou les cabestans en bois). L’idée n’a rien de mauvais en soi mais, peut-elle tenir la route sans se heurter à des contradictions avec les textes (musical et littéraire) ? À moins d’exclure toute cohésion par doctrine, comment ignorer ces références : à 1797 ; au conflit opposant France et Angleterre ; au vocabulaire relatif à la marine à voiles (souligné par l’écriture instrumentale et chorale) ; aux relations entre supérieurs et subordonnés du XVIIIème siècle qui évoluèrent dans un sens positif avec les années…etc. Au fil du temps, des navires de la Royal Navy portèrent le nom de HMS Indomitable, jusqu’à un porte-avions désarmé en 1955. Donc, si l’on suit le transfert opéré, nous serions, logiquement, à bord du croiseur de bataille1 en service de 1908 à 1921. Si l’on rétorque que l’on ne se soucie pas de logique ici, avouez qu’un lieutenant de marine… portant lunettes, cela prête à sourire ! Et nous avons bien du mal à entendre – dans un décor évoquant l’ère industrielle – l’usage constant d’un champ lexical relatif à l’accastillage ou aux manœuvres (« Hissez ! ») d’un grand voilier, vaisseau trois ponts du type Victory, sur un bateau à vapeur, alimenté au charbon. De même, aux boulets se substituent divers obus visibles, dont le plus gros calibre semble correspondre à un 280 millimètres2. Sans compter que, dans un tel cas, un adversaire situé à 3 miles (le livret dixit) est plus qu’à portée de tir ! D’autres approximations traduisent une faible connaissance du contexte. Exemples : la discipline demeure intransigeante en 1914, mais les officiers l’appliquent avec bien plus d’humanité et de discernement ; si les châtiments corporels existent encore, l’on ne donne pas le fouet au coupable d’une faute grave avec sa chemise, on le dénude jusqu’à la taille ; les conditions de vie à bord (alimentation, logement) s’étaient améliorées dans la Royal Navy et, du coup, malgré la promiscuité dans les dortoirs, l’espace trop « ouvert » figuré ici a du mal à restituer l’ambiance plutôt claustrophobique encore réelle. À ce titre, rien n’a surpassé la géniale scénographie de Francesca Zambello jadis présentée à l’Opéra Bastille, à laquelle Richard Brunel fait justement une admirative allusion dans le programme de salle. Enfin, quelques attitudes sont impensables. Relevons-en deux : Billy embrassant Vere comme du bon pain au III, alors qu’il est trop respectueux du règlement pour agir ainsi ; les officiers qui malmènent et brutalisent le même Vere au fil du procès imaginaire d’icelui ne peuvent exister que dans une dictature, pas dans un pays où le Droit s’impose comme la Grande-Bretagne. Enfin, l’on a du mal à intégrer la vanité d’une innovation étrange, lorsque le vil et veule Squeak tue Billly au couteau alors qu’on le conduit à son exécution. Son seul sens consiste manifestement à permettre à Vere de tenir son cadavre et de lui caresser la tête avec tendresse (plus paternelle qu’amoureuse) aux dernières mesures de l’épilogue.
En revanche, que de bonnes idées par ailleurs dans une mise en scène créative, dominée par une direction d’acteurs au cordeau, hypertendue, fine, subtile, intelligente dans le moindre détail, jusqu’au plus discret mouvement effectué par chaque membre du chœur !

Ce travail considérable, impliquant intensément toutes les forces maison, mérite le respect
Avec Billy Budd, Richard Brunel signe probablement la meilleure de ses réalisations à Lyon. D’abord, on lui sait un gré infini d’éviter les outrances ou dérives consistant à narrer une autre histoire. Ici, la trame demeure constamment lisible et respectée. Lorsque les rapports entre certains personnages se teintent d’ambiguïté, cela s’inscrit toujours dans une perspective réfléchie, à bon escient, au sein d’un livret jouant – de facto – sur les quiproquos ou non-dits. D’abord déroutante, la plus aiguisée des trouvailles réside dans la composition d’un Claggart visuellement neutre, moins antipathique ou instantanément repoussant qu’à l’accoutumée. Ce choix hardi nous rappelle l’admiration nourrie par Britten pour Verdi, qui écrivait à propos du Iago imaginé par Boito pour son Otello : « un scélérat à face d’honnête homme ».
L’ingéniosité s’érige aussi en principe dans la concrétisation des différents espaces où évolue l’action. Que ce soit la cabine de Vere, les entrailles du vaisseau, les bastingages, la passerelle de commandement… tout prend forme par diverses structures métalliques mobiles évoluant adroitement au gré des tableaux successifs, suffisant à créer l’illusion. Autre innovation à marquer d’une pierre blanche : une mise en abyme revendiquée dès le prologue, où l’on assiste à un procès en révision de « l’affaire Budd » à l’encontre du Capitaine Vere, image qui ressurgit de loin en loin jusqu’à l’épilogue, faisant songer – bien que dans une situation très différente – au procès avec Queeg / Humphrey Bogart dans le film Ouragan sur le Caine.
Toutefois, le couronnement visuel réside sans doute dans les effets – fumigènes à l’ancienne, coup de canon… – et, surtout, les splendides lumières signées Laurent Castaingt. Ce travail considérable, impliquant intensément toutes les forces maison, mérite le respect.

Sean Michael Plumb n’incarne pas, il est Billy !
Hissé au sommet de la distribution, Sean Michael Plumb n’incarne pas, il est Billy : naturel, exalté, frémissant, juvénile, enthousiaste, volubile, emporté, irrésistible en spontanéité, l’acteur brûle les planches d’entrée de jeu tandis que le baryton sidère par son velours et un flegme singulier dans cette tessiture longue montant jusqu’au la. Plutôt clair de timbre, sonore, il passe aisément d’une émission de poitrine à la voix mixte voire de fausset. Sommet de son interprétation, le monologue ouvrant le IV, émis tel un Lied, surabonde en raffinements et sensibilité, se conjuguant idéalement à une pantomime où il s’en remet à l’aumônier du bord (NB : qui, autre belle idée, conduit le cortège funèbre pour l’immersion de Claggart).

Capitaine Vere émouvant, prisonnier d’un système sclérosant, le ténor Paul Appleby assume crânement une tessiture culminant au si bémol aigu, tout en déployant souvent un chant plus extraverti que la plupart de ses prédécesseurs mais sans se départir d’une émission contrôlée.

En revanche, Claggart ample dans le médium, Derek Welton se trouve lesté par un registre grave écrasé, inexistant, sans même parler d’un fa dièse inaudible, ce qui amoindrit l’impact terrible que doit déployer ce rôle dévolu à une basse de caractère, du type Hunding ou Hagen.

Aucune faiblesse ne se remarque dans la distribution des emplois secondaires et petits rôles, tous remarquablement soignés. Si les trois officiers supérieurs secondant Vere se trouvent fort bien servis par les homogènes prestations d’Alexander de Jong, Rafał Pawnuk et Daniel Mirosław, notons que trois interprètes occupent le haut du podium : Filipp Varik qui confère un relief exceptionnel à Squeak ; le rayonnant William Morgan, novice presque surdimensionné ; à ces deux ténors s’adjoint la basse Scott Wilde, Dansker plus vrai que nature en vieux bourlingueur humaniste, lucide et clairvoyant à qui « on ne la fait pas ».

Renforcés par des supplémentaires rigoureusement sélectionnés, les chœurs masculins maison en imposent à tous les points de vue. Galvanisés, ils s’affirment d’emblée, exceptionnels en présence, sûreté, vaillance, contrôle dans l’échelle des nuances, précision rythmique dans les passages contrapuntiques. Subsumant toutes ces vertus, la scène du branle-bas de combat s’inscrit ici en lettres d’or. Jusque dans la frustration exprimée suite à la fuite de la frégate française, les inflexions appropriées d’un dégoût tangible face à l’arrivée des brumes marines, on a l’impression saisissante que ces hommes ont vécu sur un vaisseau de guerre. Un tableau mémorable devient tranche de vie ! Ajoutons une mention pour l’efficience de la Maîtrise, incarnant avec beaucoup d’esprit les Midshipmen, préparée par Clément Brun.

Si le travail de Benedict Kearns a porté ses fruits au-delà des espérances pour les chœurs, Finnegan Downie Dear électrise l’orchestre. Outre que ce chef britannique disciple – entre autres – de Simone Young affiche déjà un beau palmarès, il possède un sens très affûté des moyens pour vaincre les difficultés dans le rapport fosse – plateau. L’équilibre reste ainsi constant, en dépit des variations d’intensité que recèle l’écriture. À ce titre, signalons bien qu’il a retenu la mouture révisée de l’œuvre (1960) en deux actes3. Privilégiant les sons âpres, granitiques, le chef adopte des tempos idoines et met très en exergue les leitmotive (ceux liés à Claggart !). Quand les cordes tirent bien leur épingle du jeu dans cet opéra privilégiant les vents, remettons ce soir la palme à des cuivres au zénith.
Triomphe assuré, décerné à l’unanimité du public pour les protagonistes au rideau final, laissant espérer une suite dans l’exploration de Britten. Gloriana restant hautement improbable pour des raisons avant tout budgétaires, à quand le tour d’Owen Wingrave ?
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
23 Mars 2026.
1Type de navires de ligne rapides présentant la taille et l’armement principal lourd d’un cuirassé mais avec la vitesse et le blindage faible d’un croiseur. Plusieurs d’entre eux explosèrent à la bataille du Jutland (1916), attestant d’une fragilité consubstantielle. En 1941, les pertes brutales du Hood (face au Bismarck) et du Repulse (coulé par l’aviation japonaise) confirmèrent la vanité d’une conception technique erronée.
2Assez proche du 305 mm dont les tourelles principales de l’Indomitable – croiseur de bataille de la classe Invincible – étaient équipées.
3Sur ce point, assumant notre subjectivité, nous rejoignons feu notre éminent confrère Donald Mitchell, révéré spécialiste de Britten, en avouant notre préférence pour la mouture originelle (1951) en quatre actes, où le I s’achève sur l’exorde martiale prononcée par Vere à son équipage. Peut-être aurons-nous, dans le futur, l’occasion d’une écoute lyonnaise à titre d’instructive comparaison. Qui sait ?
Réalisation :
Direction musicale : Finnegan Downie Dear
Chef des chœurs : Benedict Kearns
Chef de chœur pour la Maîtrise : Clément Brun
Mise en scène : Richard Brunel
Scénographie : Stephan Zimmerli
Costumes : Bruno de Lavenère
Lumières : Laurent Castaingt
Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas
Orchestre, Chœurs & Maîtrise de l’Opéra National de Lyon
Distribution :
Billy Budd : Sean Michael Plumb
Capitaine Edward Fairfax Vere, commandant de l’HMS Indomitable : Paul Appleby
John Claggart, capitaine d’armes : Derek Welton
Mr Redburn : Alexander de Jong*
Mr Flint : Rafał Pawnuk
Lieutenant Ratcliff : Daniel Mirosław
Donald : Michal Marhold
Dansker : Scott Wilde
Un novice : Willima Morgan
Squeak : Filipp Varik*
L’ami du novice / Arthur Jones : Guillaume Andrieux
Le Maître d’équipage : Paolo Stupenengo**
Second Maître : Antoine Saint Espes**
*Solistes du Lyon Opéra Studio, promotion 2024-2026
**Artistes des chœurs de l’Opéra de Lyon.









