Si certaines rumeurs infondées laissent supposer qu’il n’y a plus de musique baroque à la Chapelle de la Trinité, le concert donné le 15 mars 2026 par l’Ensemble « I Gemelli » donne une preuve éclatante du contraire !
En effet, cet écrin baroque a servi de cadre à une joute amicale entre deux chanteurs exceptionnels, souvent rivaux, parfois alliés, et que tout oppose en apparence : la tessiture et le timbre de leurs voix, les rôles qu’ils abordent, la psychologie de leurs personnages, jusqu’aux tenues vestimentaires caractérisant les silhouettes qu’ils incarnent, puisque le contreténor (Jake Arditti) est habillé en blanc, alors que le ténor (Emiliano Gonzalez Toro) apparaît vêtu de noir.
Ces deux artistes particulièrement talentueux se rejoignent pourtant par leur expressivité à fleur de peau et par leur manière si émouvante de l’exprimer sur scène. Leur maîtrise vocale absolue leur permet de donner une vision très personnalisée des œuvres qu’ils abordent et se partagent. De surcroît, nos deux maestros sont accompagnés idéalement par « I Gemelli », ce prestigieux orchestre baroque, d’une justesse d’intonation permanente (vertu rare parmi les ensembles baroqueux), virtuose à souhait et possédant des sonorités aussi raffinées que chatoyantes. Fondé en 2018 par Emiliano Gonzalez Toro et Mathilde Etienne, l’Ensemble I Gemelli comprend neuf instrumentistes exceptionnels interprétant chacun une partie différente. Spécialisés dans les musiques des XVIIe et XVIIIe siècles ils se montrent attentifs à la moindre inflexion vocale, possèdent une grande richesse de timbres et de nuances, leur permettant de s’adapter aux nombreuses exigences esthétiques du langage vivaldien.
Igor Stravinsky en prétendant ironiquement que « Vivaldi avait composé cinq cents fois le même concerto » ne connaissait certainement pas l’étendue de son œuvre qui comporte certes des concertos, mais aussi des partitions religieuses et de nombreux opéras (environ une cinquantaine, dont certains ont malheureusement été perdus). Ces ouvrages, créés sur les livrets d’auteurs prestigieux comme Braccioli, Luchini, Metastasio ou Goldoni mettent en scène des protagonistes aux caractères multiples. Ce sont justement ces différentes personnalités, extrêmement riches et complexes, que l’Ensemble I Gemelli a voulu incarner ici.
Outre le plaisir d’écouter dans une interprétation idéale un répertoire encore trop rarement abordé, ce tournoi sonore nous fait entendre des musiques que l’on croyait familières, mais dont on a pourtant perdu les codes, le sens profond et surtout le contexte qui a présidé à leur création.
Les pertinents propos d’avant-concert de Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin ont éclairé l’assistance sur certains points essentiels permettant d’apprécier ces œuvres. Il a rappelé que dans la musique baroque italienne, chaque Aria da capo se compose de trois parties distinctes : la première affirmée voire péremptoire, une deuxième plus intériorisée laissant transparaître les sentiments, et la troisième revenant au début tout en y apportant des variations souvent virtuoses, permettant aux interprètes de briller par leur talent. Patrick F-T-B est aussi revenu sur l’âge d’or des castrats et sur sa genèse religieuse puisque l’Epître aux Corinthiens de Saint-Paul défendait aux femmes de chanter à l’Église, interdiction reprise par le Pape Clément VIII. Cette décision mènera à la castration de très nombreux enfants avant leur mue, afin qu’ils conservent leur voix aiguë. Les conséquences pour nombre d’entre eux furent désastreuses tant sur le plan social, artistique, politique, et bien-sûr humain. Certains castrats étaient alors adulés et occupaient vocalement les premiers rôles (le héros mais aussi les emplois féminins) alors que les ténors (à la tessiture plus grave) incarnaient des personnages au caractère plus sérieux et sombre (comme un père, un roi etc.), tandis que les basses se voyaient cantonnées aux emplois de grand-prêtres, magiciens ou vieux sages.
Tout au long du concert, la cantatrice Mathilde Etienne par son érudition et son rapport complice avec le public présente à la fois les artistes et les œuvres, tout en créant l’ambiance nécessaire à l’accomplissement de cette « Battle » vivaldienne, aussi variée que contrastée. I Gemelli entame ce concert par l’Ouverture de Farnace, opéra en trois actes de 1727 sur un livret d’Antonio Maria Luchini et créé au Teatro Sant’Angelo de Venise. Après ce début élégant et feutré, Mathilde Etienne présente les deux protagonistes en enjoignant au public d’élire son héros à l’applaudimètre en fin de concert. Il s’ensuit une éblouissante lutte pyrotechnique entre Jake Arditti et Emiliano Gonzalez Toro, personnalités aussi affirmées que dissemblables qui alternent solos et duos (au sein d’un même air) à un rythme soutenu. Au cours de cet affrontement vif et stimulant, nos deux solistes présentent au public un véritable catalogue des sentiments exprimés dans les opéras de Vivaldi, allant de l’autorité à l’amour ardent, de la mélancolie à la terreur, de l’innocence à la colère, de la tendresse à la fureur. Certaines postures étant d’ailleurs plus difficiles à incarner comme la simplicité ou la fidélité des sentiments. Pour illustrer cette grande variété d’atmosphères, une sélection a été effectuée parmi les Airs les plus significatifs des opéras de Vivaldi dont Farnace, l’Orlando Furioso, l’Olyimpiade, Il Giustino, La Griselda, Il Tigrane, La Verità in cimento et L’incoronazione di Dario.
Ce concert ne prévoyant pas d’entracte, la partie vocale était ponctuée de pièces orchestrales afin de laisser à nos deux chanteurs, particulièrement sollicités, le temps de reprendre leur souffle. L’Ouverture de l’Olimpiade figurait au programme d’I Gemelli, qui nous gratifiait aussi du magnifique Concerto pour Hautbois, cordes et continuo en la mineur RV 461. La sonorité du hautbois de Neven Lesage, d’une grande pureté flottait littéralement sur la partie orchestrale constituée exclusivement de cordes. Par ses changements rapides d’ambiance et sa capacité descriptive, ce concerto en trois mouvements (vif, lent, vif) exprime toute l’inventivité de Vivaldi dans ces schémas fixés par ses soins. Cependant le moment le plus émouvant de ce concert fut assurément l’air poignant « Gelido in ogni vena » (dans mes veines, je sens couler un sang gelé) tiré de Farnace, où les deux protagonistes se partagent l’interprétation de cette séquence à la charge émotionnelle intense. Ici, ils ne s’opposent plus, mais se relayent avec bienveillance pour décrire les tourments et l’incommensurable douleur de Farnace qui a ordonné la mort de son fils, afin qu’il ne tombe pas entre les mains de ses ennemis. Jake Arditti (plus déclamatoire) et Emiliano Gonzalez Toro (plus intériorisé) expriment tour à tour le sentiment de terreur de Farnace face à l’horreur de son acte. L’air débute dans une ambiance glacée et désolante proche, musicalement, de l’incipit du 1er mouvement de l’Hiver des Quatre saisons où tout demeure comme figé dans la mort.
Il fut impossible de départager ces deux artistes admirables qui, après avoir été longuement applaudis, ont pris congé du public lyonnais avec un dernier Duo où Jake Arditti et Emiliano Gonzalez Toro, reprenant leurs rôles d’éternels adversaires, ont rivalisé de prouesses dans un feu d’artifice vocal, subjuguant une dernière fois un public conquis et comblé qui aspire à les réentendre.
Jean-Noël REGNIER
15 mars 2026