L’ultime chef-d’œuvre comique de Donizetti
Créé le 3 janvier 1843 au Théâtre des Italiens à Paris, Don Pasquale constitue l’ultime chef-d’œuvre bouffe de Gaetano Donizetti. L’ouvrage voit le jour à la fin d’une carrière prodigieuse qui aura produit près de soixante-dix opéras, dont plusieurs piliers du répertoire belcantiste tels que Lucia di Lammermoor, L’Elisir d’amore ou Don Pasquale lui-même.
Une chronique douce-amère aux accents très contemporains sur l’illusion sentimentale
Le riche et vieillissant Don Pasquale souhaite punir son neveu Ernesto, coupable d’aimer la jeune veuve Norina plutôt que d’épouser la femme choisie par son oncle. Pour le déshériter, il décide de se marier lui-même afin d’avoir un héritier.
Le docteur Malatesta, ami d’Ernesto, imagine alors un stratagème : Norina se fera passer pour la douce Sofronia, prétendue sœur du médecin, que Don Pasquale épouse lors d’un « faux » mariage. A peine installée chez lui, la prétendue épouse révèle un caractère tyrannique et dépensier, rendant la vie du vieil homme infernale.
Accablé, Don Pasquale accepte finalement de renoncer à ce mariage et consent à l’union de Norina et Ernesto, comprenant qu’il a été la victime d’une fort habile mystification.
Dans cette partition tardive, Donizetti semble condenser tout l’héritage de l’opéra bouffe italien issu de Rossini, tout en annonçant déjà la psychologie plus humaine et parfois mélancolique des personnages comiques qui culminera chez Verdi dans Falstaff. Sous ses apparences légères, l’ouvrage – l’un des sommets de l’opéra bouffe romantique – dévoile ainsi une étonnante finesse dramaturgique : derrière la caricature du barbon amoureux se profile un personnage touchant, presque pathétique, dont les illusions sentimentales conduisent à un irrésistible jeu de dupes.
Une mise en scène inspirée avec bonheur des grands « musicals » de Londres ou Broadway
Ce Don Pasquale proposé par l’Opéra de Nice est issu d’une coproduction avec l’Opéra national de Lorraine et a déjà été représenté à Nancy puis à Toulon dans la même conception scénique. Un brillante production signée du metteur en scène britannique Tim Sheader, Directeur de la Royal Shakespeare Company qui possède une solide expérience du théâtre et de la comédie musicale (My Fair Lady, Hello Dolly !,Jesus Christ Superstar, Carousel, Gigi, La Cage aux Folles, Cinderella, Into the Woods, Crazy For you, Sweet Charity …et bien d’autres œuvres encore dont certaines d’entre elles récompensées par des Olivier Awards)
Sheader aborde Don Pasquale avec ce sens très « anglo-américain » du rythme caractéristique du théâtre musical. Fidèle à l’esprit d’un art dans lequel il est passé maître, il évite toute lourdeur burlesque pour privilégier une mécanique dramatique extrêmement vive et très précise. L’humour repose moins sur la farce que sur l’ironie des situations et sur la caractérisation psychologique particulièrement soignée des personnages.
Dès la première image, la mise en scène annonce clairement son parti pris dramaturgique : chaque geste et chaque déplacement des personnages semblent rigoureusement réglés sur la partition de Donizetti. Rien n’est laissé au hasard ; les intentions comme les mouvements des protagonistes épousent les rythmes de l’orchestre avec une précision d’orfèvre.
Sa solide expérience du théâtre et de la comédie musicale irrigue avec autant d’intelligence que de virtuosité sa lecture de Don Pasquale. La direction d’acteurs repose sur une gestuelle expressive et stylisée, et sur une organisation de l’espace qui évoque souvent la mécanique parfaitement huilée d’un spectacle de Broadway. Les ensembles véritablement chorégraphiés deviennent ainsi de véritables numéros collectifs où le jeu dramatique, le mouvement et la musique se fondent dans une même dynamique.
Louise Brun a, pour la circonstance, repris avec autant de bonheur que de dextérité la mise en scène de Tim Sheader

Une transposition habile et pertinente dans le monde contemporain
Le choix dramaturgique majeur de cette production consiste à transposer l’intrigue dans l’univers d’aujourd’hui, inspiré notamment du monde des grandes entreprises et des codes visuels de certaines séries télévisées.
L’un des aspects les plus singuliers de la lecture proposée par Tim Sheader réside dans la manière dont il aborde les relations entre les personnages. Là où la tradition de l’opéra bouffe tend souvent à privilégier un ton léger et une résolution joyeuse, le metteur en scène choisit de souligner l’absence réelle d’empathie entre les protagonistes. Chacun agit ici avant tout en fonction de ses propres intérêts, dans une mécanique sociale où les sentiments apparaissent finalement secondaires.
Don Pasquale lui-même n’échappe pas à cette logique : patron vieillissant d’une multinationale et obsédé par l’illusion du rajeunissement. Plus que par amour véritable, il semble mû par une forme de vanité de plaire et par le désir de conserver son pouvoir sur son entourage. Sa déroute finale en devient d’autant plus savoureuse… et presque touchante. Le docteur Malatesta, véritable deus ex machina de la pièce, manipule les événements avec une redoutable efficacité et un cynisme presque amusé, tandis que Norina, loin de l’image traditionnelle de la jeune ingénue, apparaît ici comme une jeune veuve particulièrement lucide et rusée, indépendante et parfaitement consciente des rapports de force qui régissent ce monde et consciente du jeu qu’elle mène. Quant à Ernesto, il incarne une jeunesse insouciante quelque peu écervelée et désarmée face à la logique pragmatique des adultes.
La transposition du livret de Giovanni Ruffini dans un cadre contemporain se révèle d’ailleurs particulièrement pertinente. Donizetti lui-même, lorsqu’il compose Don Pasquale en 1843, avait déjà l’intuition qu’il traitait – avec son librettiste – d’un sujet profondément moderne : l’illusion, voire l’incompatibilité, d’une union entre un homme âgé et une très jeune femme. Il avait lui-même expressément indiqué qu’il souhaitait des décors et costumes contemporains.
En actualisant l’action à notre époque, Tim Sheader ne trahit donc en rien l’esprit de l’œuvre ni le souhait du compositeur : il en révèle au contraire, avec pertinence, l’intemporalité.

Une scénographie spectaculaire signée Leslie Travers
La réussite du spectacle repose également sur la scénographie conçue par Leslie Travers, concepteur réputé de décors et costumes dans nombre de productions théâtrales et lyriques internationales.
Grâce à un plateau tournant, le décor dévoile successivement plusieurs espaces, comme autant de tableaux cinématographiques qui se succèdent avec fluidité. On découvre d’abord l’imposant bâtiment abritant l’entreprise de Don Pasquale, dont le nom s’affiche en lettres gigantesques sur la façade. Lorsque le décor pivote, apparaît le salon luxueux du riche bourgeois : meubles rococo clinquants, escalier tournant et, dominant l’espace, un plafond couvert d’écrans et de graphiques numériques indiquant les fluctuations de la Bourse, métaphore transparente d’une richesse moderne fondée sur la spéculation.
Un nouveau mouvement du plateau nous transporte dans les étages inférieurs de l’immeuble. D’un côté, une rangée d’employés s’affaire devant leurs ordinateurs dans un open space impersonnel ; de l’autre, dans les sous-sols proches de la rue, s’activent femmes de ménage et agents d’entretien. C’est parmi ces travailleurs invisibles que l’on découvre Norina, ici transformée en employée de nettoyage de l’entreprise. Ce choix dramaturgique n’est pas anodin : il accentue la dimension sociale de l’intrigue et donne au stratagème imaginé par Malatesta une saveur presque subversive. La jeune femme issue des étages inférieurs va en effet prendre le contrôle du monde du riche industriel.
La collaboration avec les costumes de Jean-Jacques Delmotte et les lumières d’Howard Hudson contribue à créer un univers visuel particulièrement élégant, mêlant sophistication contemporaine et esprit pétillant du théâtre musical.
Le résultat : un Don Pasquale qui fonctionne comme une véritable comédie contemporaine, vive, incisive et d’une redoutable efficacité scénique.

Une distribution au service du théâtre comme de l’esprit belcantiste
Si la réussite d’un Don Pasquale repose pour beaucoup sur l’efficacité théâtrale de la mise en scène, elle dépend tout autant de la qualité de la distribution vocale, car l’écriture de Donizetti exige une parfaite maîtrise du style belcantiste, alliant virtuosité, précision rythmique et sens aigu de la diction.
Le rôle-titre est confié au baryton Federico Longhi, qui possède les qualités requises pour ce protagoniste emblématique. Au-delà de son adéquation vocale avec un personnage bouffe, l’artiste impressionne surtout par son sens du théâtre : son Don Pasquale, à la fois grotesque et touchant, évite toute caricature excessive. Sous les traits du vieillard ridicule apparaît progressivement un personnage plus humain, presque pathétique, dont la crédulité provoque autant de compassion que de rire.

Face à lui, la Norina de Mariam Battistelli incarne avec brio la jeune femme vive et déterminée imaginée par Donizetti mais dont la ruse et l’ambition sont parfaitement mises en lumière par Tim Sheader. La soprano possède une voix lumineuse et agile aisée dans le registre aigu, parfaitement adaptée à la vocalité du rôle. Son grand air d’entrée, « Quel guardo il cavaliere », constitue un véritable morceau de bravoure belcantiste, que l’artiste négocie avec une facilité apparente, déployant une colorature précise et une musicalité élégante. Mais c’est aussi dans le jeu scénique que Battistelli séduit : spirituelle, autant que redoutablement manipulatrice, sa Norina domine la scène avec une présence théâtrale indéniable.

Le personnage d’Ernesto, confié au ténor Paolo Nevi, exige une émission souple et lyrique capable de rendre toute la tendresse mélancolique du rôle. Le chanteur possède une voix ample, un timbre d’une indéniable clarté. Son interprétation de l’air « Cercherò lontana terra » révèle une sensibilité musicale de belle facture. Tout au plus pourrait on souligner qu’eu égard à sa facilité d’utiliser avec bonheur l’émission en mezza voce certains passages forte pourraient sans doute être davantage atténués afin de conserver une ligne de chant parfaitement homogène.

Quant au docteur Malatesta, pivot dramaturgique de l’intrigue, il trouve en Mikhail Timoshenko un interprète de grande classe doté d’un phrasé et d’une articulation particulièrement soigné. Le baryton possède un timbre noble et homogène qui s’impose avec autorité. Son duo célèbre avec Don Pasquale, « Cheti, cheti immantinente », moment d’une virtuosité rythmique redoutable, illustre parfaitement son aisance vocale.

Une mention toute spéciale aux choristes de l’Opéra de Nice qui se sont impliqués avec bonheur non seulement dans le chant et dans le théâtre mais aussi habilement dans la danse avec une chorégraphie parfaitement exécutée tous habillés de rose en sorte de lutins caricaturaux pour fêter joyeusement le Noël de l’entreprise de Don Pasquale sous un sapin géant richement décoré.

Une direction musicale chaleureuse et attentive à l’élégance du style
À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Nice, la direction musicale de Giuliano Carella – chef fort justement admiré et apprécié du public niçois – veille à préserver l’équilibre délicat entre fosse et plateau qui constitue l’une des clés de la réussite de l’opéra bouffe. Donizetti exige en effet une grande transparence orchestrale afin de laisser toute sa place à l’articulation du texte chanté.
La lecture musicale du maestro Carella privilégie ainsi la fluidité musicale et la vivacité rythmique, qualités essentielles pour maintenir la tension dramatique d’un ouvrage où les ensembles et les finales jouent un rôle capital. Son immense connaissance du répertoire belcantiste (mais aussi des ouvrages de Verdi et de Puccini), sa direction millimétrée autant que chaleureuse et dynamique, son investissement de tous les instants permettent aux pupitres orchestraux de se distinguer par une parfaite précision et un sens du dialogue constant avec les chanteurs apportant en outre à la partition cette légèreté et ce charme enivrant que Donizetti savait si admirablement cultiver.
Un très gros succès pour cette remarquable production unanimement appréciée, à juste titre, par le public niçois.
Christian Jarniat
11 et 13 mars 2026
Direction musicale : Giuliano Carella
Mise en scène : Tim Sheader
Reprise de la mise en scène : Louise Brun
Décors : Leslie Travers
Costumes : Jean-Jacques Delmotte
Lumières : Howard Hudson
Collaboration aux mouvements : Sophia Priolo
Don Pasquale : Federico Longhi
Norina : Mariam Battistelli
Ernesto : Paolo Nevi
Docteur Malatesta : Mikhail Timoshenko
Le Notaire : Sandra Mirkovic
Orchestre Philharmonique de Nice
Chœur de l’Opéra de Nice (Directeur du chœur : Giulio Magnanini)








