Après I Masnadieri de Verdi, avec une Ermione de Rossini d’anthologie, l’Opéra de Marseille devient le royaume du répertoire belcantiste

Après I Masnadieri de Verdi, avec une Ermione de Rossini d’anthologie, l’Opéra de Marseille devient le royaume du répertoire belcantiste

mardi 24 février 2026

©Christian Dresse

Deux partitions ou la virtuosité règnent en maître

Créée le 27 mars 1819 au Teatro San Carlo de Naples, Ermione – l’un des ouvrages les plus audacieux de Rossini inspiré d’Andromaque de Racine (elle-même issue d’Euripide) – concentre l’action autour des passions destructrices nées après la chute de Troie. Sur un livret d’Andrea Leone Tottola, l’écriture vocale de la partition y pousse les interprètes aux limites de la virtuosité expressive. La continuité dramatique comme la tension orchestrale annoncent autant Bellini que le jeune Verdi. L’échec initial de l’œuvre – retirée de l’affiche après quelques représentations – n’empêcha pas la postérité de la considérer comme l’un des sommets tragiques du compositeur, redoutable pour les chanteurs, fascinant pour l’auditeur.

Dans le prolongement de ces observations, il faut bien reconnaître que c’est aujourd’hui à Opéra de Marseille que se jouent, ces derniers temps, quelques-uns des plus précieux joyaux du bel canto. Si l’on veut bien rapprocher cette Ermione des récents I Masnadieri de Giuseppe Verdi que nous avons chroniqués dans nos colonnes, la filiation apparaît à l’évidence. Certes, l’univers dramatique diffère –tragédie antique pour Rossini, romantisme schillérien pour Verdi – mais chez ces deux prestigieux compositeurs la virtuosité demeure une valeur primordiale.

Il est remarquable qu’une maison comme l’Opéra de Marseille ait, en seulement 15 jours, offert au public ces deux partitions rares et exigeantes pour les interprètes.

Une tragédie racinienne transfigurée par Rossini

Après la guerre de Troie, Andromaque, veuve d’Hector, est retenue captive à la cour de Pyrrhus, roi d’Épire, qui s’est épris d’elle et néglige sa fiancée légitime, Hermione, fille d’Hélène et de Ménélas. Andromaque ne vit que pour son fils Astyanax, dernier héritier des Troyens, que les Grecs veulent éliminer par crainte de vengeance future. Pyrrhus promet de sauver l’enfant si Andromaque accepte de l’épouser. Déchirée entre fidélité à la mémoire d’Hector et instinct maternel, elle finit par céder pour sauver son fils. Hermione, humiliée et consumée par la jalousie, pousse Oreste – qui l’aime passionnément – à assassiner Pyrrhus. Celui-ci est tué le jour même de ses noces avec Andromaque. (Pour ce résumé nous avons retenu la terminologie française des noms des protagonistes tels que dans la tragédie de Racine)

Œuvre sombre et tendue, Ermione de Rossini se distingue par une intensité dramatique continue, une écriture vocale d’une grande difficulté et un traitement orchestral d’une modernité saisissante, annonçant déjà le grand Rossini tragique des années suivantes.

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Une rareté qui, à Marseille, devient événement

Marseille, n’avait jamais accueilli Ermione : lacune aujourd’hui comblée par une double représentation en version concertante. La réussite de l’entreprise était au rendez vous avec un « plateau d’exception » et deux soirées de triomphe.

En proposant Ermione en version de concert, l’Opéra de Marseille s’inscrit dans une tradition désormais solidement établie sous la direction de Maurice Xiberras : offrir au public phocéen des raretés exigeantes, réunissant des distributions de très haute tenue, sans les contraintes d’une mise en scène lourde. Cette formule, que nous avons souvent saluée dans nos chroniques, permet de concentrer l’attention sur la partition elle-même, sur la virtuosité des chanteurs et sur l’architecture musicale.

Privée d’éléments scéniques la tragédie en conserve néanmoins toute sa force par des interprètes de première grandeur qui savent traduire les élans dramatiques par la ferveur de leur chant soutenus par l’intensité et la précision de l’orchestre en l’occurrence sous la baguette expressive d’un chef admirable.

Une écriture vocale d’une redoutable exigence

Le rôle-titre requiert une soprano capable d’allier puissance dramatique, agilité des coloratures et endurance exceptionnelle. Les écarts dynamiques, les sauts d’intervalle, la longueur des phrases imposent une maîtrise technique absolue. Pirro (Pyrrhus) quant à lui, figure parmi les rôles les plus périlleux de ténor rossinien : tessiture étendue, aigus éclatants, ligne héroïque.

Tandis qu’Andromaque incarne la noblesse douloureuse, Oreste offre une densité sombre et tourmentée. Le chœur, omniprésent, agit tel un témoin antique, commentant l’action et en amplifiant la portée tragique

Des interprètes renommés offrant une éblouissante leçon de style belcantiste

Les premières mesures de l’orchestre s’inscrivent dans une solennité tragique traduisant d’emblée l’atmosphère crépusculaire d’une Troie dévastée. Très vite, l’écriture alterne avec des interventions plus diaphanes – la harpe, les violons aux accents incisifs – tandis que le chœur déplore la splendeur disparue de la cité (« Troja ! Qual fosti un di ? / Troie que reste-t-il de ta splendeur ? ») .

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Survient ensuite l’invocation d’Andromaca (Andromaque), implorant le ciel dans un élan d’amour maternel à l’égard de son fils Astianatte (Astyanax) (« Mia delizia, un solo istante / Mon bonheur un seul instant »). Sous les traits de la mezzo-soprano italienne Teresa Iervolino, la douleur prend un relief poignant. L’aria, richement ornée, sollicite à la fois la virtuosité, l’étendue et la ductilité de la voix. La ligne vocale, constamment ornée de vocalises et d’appoggiatures expressives, exige un contrôle absolu du souffle et une maîtrise du legato qui ne tolère aucune approximation.

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L’entrée d’Ermione (Hermione) fait basculer le drame dans la jalousie et la fureur. La princesse reproche à Pirro (Pyrrhus) son amour pour Andromaca ; la tension dramatique atteint alors un paroxysme. Karine Deshayes, avec la virtuosité et l’intelligence stylistique qu’on lui connaît, incarne une Ermione superlative. L’agilité souveraine, la projection des aigus, mais aussi la densité expressive du médium confèrent au personnage une dimension tragique saisissante.

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Face à elle, Pirro est confié au ténor sicilien Enea Scala, que l’on a récemment entendu dans le rôle de Titus dans La Clémence de Titus à l’Opéra de Nice. Mais les deux emplois ne sont en rien comparables. Chez Mozart, la ligne vocale demeure inscrite dans des intervalles relativement mesurés, privilégiant essentiellement la noblesse et la pureté du phrasé. Chez Rossini, et particulièrement dans Ermione, la tessiture s’élargit à des écarts vertigineux, à ces emplois que l’on a fini par qualifier de « ténor rossinien » : un aigu héroïque, éclatant, un médium riche et charnu, des graves de baryton-basse. Et surtout une capacité de vocalisation fulgurante. On songe naturellement à Almaviva dans Il Barbiere di Siviglia, notamment à l’air redouté « Cessa di più resistere », que nombre de ténors préfèrent éluder tant les difficultés techniques y sont considérables. Dans cette exigence quasi insurmontable, l’air de Pirro « Deh! serena i mesti rai / De grâce, rassérène tes yeux tristes » constitue l’un des sommets lyriques de Ermione révélant un Rossini d’un raffinement extrême. L’écriture, d’apparence cantabile, dissimule en réalité une redoutable complexité : ligne longue, arcs mélodiques étirés, sauts d’intervalles périlleux, ornements subtilement intégrés à la déclamation. Le compositeur y conjugue noblesse héroïque et tendresse presque élégiaque.

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Aux côtés d’Enea Scala, le personnage d’Oreste trouve en Levy Sekgapane ténor sud-africain un interprète de tout premier plan. Sa vocalité, sensiblement plus claire de couleur que celle d’Enea Scala, frappe d’emblée par son éclat juvénile et la facilité de son émission. Là où Pyrrhus requiert une densité héroïque, quasi barytonnante dans le bas médium et les graves, Oreste exige une ligne plus lumineuse – et toujours d’une virtuosité implacable – où l’aigu se déploie avec une aisance confondante et la netteté de l’articulation permet aux vocalises rossiniennes de se détacher avec une précision d’orfèvre. Le timbre et l’émission évoquent souvent ceux de Juan Diego Flórez, autre éminent spécialiste du répertoire rossinien. On retrouve chez Levy Sekgapane cette même brillance solaire et ce sens aigu des nuances.

Comment ne pas retenir le magnifique duo « Anima sventurata che al par di me soffrite / Âme infortunée qui souffrez comme moi » d’une rare intensité : deux solitudes qui se reconnaissent dans la souffrance. L’écriture exige une homogénéité de timbre, une égalité de souffle et une précision d’intonation qui ne tolèrent aucun décalage. Les phrases s’imbriquent, les vocalises se répondent, les crescendi dramatiques doivent s’édifier dans une parfaite synchronisation.

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Par les voix de Karine Deshayes et de Levy Sekgapane, cette page atteint une véritable osmose… À l’unisson, les deux artistes parviennent à fondre leurs émissions dans une unité saisissante et poignante qui vient souligner la fragilité des personnages : une fusion des voix au service d’un drame intérieur.

A l’acte 2 « Ombra del caro sposo tu mi circondi irata / Ombre de mon époux, tu m’environnes courroucée »), constitue l’un des sommets expressifs de l’ouvrage.
Teresa Iervolino, lui confère une douleur intériorisée portée par une ligne de chant parfaite des registres et une remarquable maîtrise du souffle

Mais c’est avec la grande plainte d’Ermione que l’acte atteint son paroxysme : « Amata, l’amai… l’adoro, sprezzata / Aimée, je l’aimais… méprisée, je l’adore » confession bouleversante où l’orgueil et l’humiliation se mêlent dans une spirale destructrice. Karine Deshayes y délivre une véritable leçon de style belcantiste. La souplesse de la vocalisation, l’aisance dans l’aigu, l’art des nuances – pianissimi suspendus, impulsions poignantes – traduisent les soubresauts d’une âme au bord du gouffre. La cabalette « Mi tolga la vita… le atroci mie pene  /« Que la mort m’ôte les atroces peines ») devient alors non pas simple virtuosité, mais incandescence dramatique. La maîtrise des coloratures, d’une précision millimétrée, n’est jamais gratuite : chaque trait semble jaillir d’une nécessité intérieure. Rossini exige ici un ambitus étendue, des sauts périlleux d’octaves, une endurance quasi surhumaine ; Deshayes relève le défi avec une autorité stylistique impressionnante, conciliant la pureté du chant et la véhémence tragique

Une mention pour la remarquable prestation du ténor italien Matteo Macchioni (Pilade) qui depuis une dizaine d’années s’est forgé une carrière significative dans le répertoire belcantiste.

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Autour de ce quintette de feu, des rôles secondaires exemplaires

On ne peut que louer la distribution soignée des seconds rôles : la soprano espagnole Marina Fita Monfort (Cleone), la mezzo soprano française Mathilde Ortscheidt (Cefisa), la basse Louis Morvan (Fenicio) déjà applaudi à Marseille dans le rôle du Pape dans Attila de Verdi en 2023 et le ténor Carl Ghazarossian (Attalo) que l’on retrouve sur cette même scène quelques jours après son rôle de Arminio dans I Masnadieri qui tous confirment ce qu’exige une version de concert : une excellence dans l’homogénéité, jusque dans les interventions les plus brèves.

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Michele Spotti : la tension dramatique comme ligne de conduite

Au pupitre, Michele Spotti conduit l’Orchestre de l’Opéra de Marseille avec une écoute attentive aux respirations des chanteurs et un sens du relief et des nuances unanimement appréciés. Le chef sait, en outre, maintenir tout au long de l’ouvrage et de cette partition d’une évidente difficulté, une précision rythmique et une tension dramatique soutenue en parfaite osmose avec le plateau.

On notera aussi l’excellent concours du Chœur de l’Opéra de Marseille parfaitement préparé par Florent Mayet,

En offrant cette Ermione au public, l’Opéra de Marseille rappelle que le génie de Rossini ne se limite ni a l’humour malicieux de Il Barbiere di Siviglia ni aux élans héroïques de Guillaume Tell. Ermione y a toute sa place non pas seulement comme une rareté musicologique mais encore dans la démesure d’une tragédie brûlante servie par des chanteurs virtuoses et une direction musicale galvanisante auxquels le public marseillais à réservé de longues et légitimes acclamations.

Christian JARNIAT
24 février 2026

Direction musicale : Michele Spotti

Distribution :

Ermione : Karine Deshayes
Andromaca 
: Teresa Iervolino
Pirro
: Enea Scala
Oreste
: Levy Sekgapane
Pilade
: Matteo Macchioni
Fenicio
: Louis Morvan
Cleone
: Marina Fita Monfort
Cefisa
: Mathilde Ortscheidt
Attalo
: Carl Ghazarossian

Orchestre de l’Opéra de Marseille

Chœur de l’Opéra de Marseille (Chef de chœur : Florent Mayet )

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