Roland Schwab met en scène le Prince Igor de Borodine au Théâtre munichois de la Gärtnerplatz

Roland Schwab met en scène le Prince Igor de Borodine au Théâtre munichois de la Gärtnerplatz

dimanche 22 février 2026

© Markus Tordik

Le chimiste et compositeur amateur Alexandre Borodine a eu bien du mal à écrire le chef-d’œuvre populaire que ses amis attendaient de lui.Comme source d’inspiration, il a choisi l’une des plus grandes épopées héroïques de la littérature russe médiévale, Le dit de la campagne d’Igor (Сло́во о плъку́ И́горєвѣ И́горѧ сꙑ́на Свѧ́тъславлѧ · вну́ка О́льгова), qui daterait de la fin du 12ème siècle.

Comme c’est le cas de toute production du Prince Igor d’Alexandre Borodine, le metteur en scène Roland Schwab et le chef Rubén Dubrovsky se sont trouvés confrontés au choix de la version de l’opéra, car Borodine laissa l’opéra sous une forme fragmentaire à sa mort en février 1887, alors qu’il avait planché sur la composition pendant 18 années. Nikolaï Rimski-Korsakov et Alexandre Glazounov, amis du compositeur, qui avaient suivi toute la genèse de l’œuvre et avaient longtemps pressé Borodine d’en continuer la composition et de l’achever, transformèrent à titre posthume la partition fragmentaire en l’œuvre que nous connaissons aujourd’hui.

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© Markus Tordik

Le metteur en scène Roland Schwab a imaginé de restituer la problématique de la composition en convoquant trois personnages que le livret ne prévoyait pas, à savoir le trio de compositeurs qui travaillèrent sur l’opéra.

Pendant le prologue, on se trouve dans la vaste pièce de séjour de Borodine. Trois acteurs jouent les rôles des compositeurs, le jeune Alexandre Glazounov et Rimski-Korsakov écoutent Borodine installé au piano à queue. Un grand lustre en cristal et la beauté architecturale de la salle signalent l’opulence dans laquelle vit le distingué professeur de chimie. On le voit ensuite enfiler son tablier blanc, des tables couvertes de flacons et d’éprouvettes sont poussées en scène, des étudiants font des expériences de chimie que surveille le professeur. Cette ambiance feutrée et créative se voit interrompue de manière fracassante par l’arrivée d’Igor et de ses troupes armées, les couloirs du temps se sont ouverts et les guerriers du 12ème siècle ont envahi le grand salon pétersbourgeois de la fin du 19ème siècle. Ces deux mondes vont se côtoyer jusqu’à la fin de l’opéra.

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© Markus Tordik

Roland Schwab et le chef Rúben Dubrovsky ont interverti le premier et le second acte du livret. Après le prologue, on passe directement au deuxième acte, celui où Igor est prisonnier du Khan, le chef des peuples de la steppe, et au cours duquel son fils Vladimir tombe amoureux de la fille du Khan. C’est aussi le moment des fameuses danses polovtsiennes accompagnées d’un chœur, rendues célèbres par Michel Fokine qui en fit un ballet créé pour les Ballets russes de Serge Diaghilev en 1909 au Théâtre du Châtelet à Paris.

Alfred Schreiner, le directeur du ballet du théâtre de la Gärtnerplatz, a travaillé en collaboration avec Patrick Teschner pour en dessiner la chorégraphie, et sans doute aussi pour agencer les scènes de foule complexes. Parmi les excellents danseurs et danseuses, on apprécie particulièrement les figures stylisées esquissées par Gjergji Meshaj, un danseur albanais de belle prestance et de haute taille, qui fait partie de la compagnie de danseurs du théâtre.

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© Markus Tordik

Après l’entracte, on se retrouve à la cour du Prince Igor, que son beau-frère, le Prince Galitzky, régente en son absence. Galitsky est un débauché, un pervers qui a transformé le palais princier en lupanar, où les pratiques sado-masochistes sont monnaie courante, des prostituées paradent suspendues à des slings, des jeunes filles pudiques effarouchées sont livrées à des prédateurs sexuels. Galitzky a pour ambition de détrôner Igor, il défie avec une arrogance abjecte sa sœur Yaroslavna. La mise en scène évoquera également la mort d’Alexandre Borodine : le 27 février 1887, alors qu’il assiste à un bal masqué organisé par les professeurs de l’académie, l s’effondre, victime d’un infarctus, à l’âge de 53 ans. Son cercueil est placé à l’avant-scène et sur un écran d’avant-scène est reproduit l’éloge funèbre d’un critique musical de la presse pétersbourgeoise de l’époque.

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La mise en scène ne pouvait manquer d’aborder la question de la guerre que mène depuis exactement quatre ans la Russie contre l’Ukraine. L’action du livret se déroule sur l’actuel territoire ukrainien. Notons à ce propos que Le Dit de la campagne d’Igor est une œuvre fondatrice revendiquée à la fois par la littérature russe et par la littérature ukrainienne, car elle appartient à l’époque de la Ru’s de Kiev, ancêtre médiéval commun aux deux nations1.

Les couloirs du temps s’élargissent ainsi au 21ème siècle, le fond de scène montre un char en flammes. Au quatrième acte, Yaroslavna chante une complainte sur la terrasse de son palais en ruines, tandis qu’elle regarde les plaines fertiles, maintenant ravagées par l’armée ennemie. Pendant qu’elle se lamente sur la cruauté de son sort, deux cavaliers s’avancent. Ce sont Igor et son fidèle Ovlour, qui sont parvenus à s’évader du camp du Khan et reviennent sains et saufs au Kremlin de Poultivle, la capitale du prince Igor. Après un long tableau consacré aux retrouvailles conjugales, l’opéra se termine d’une façon humoristique. Igor et Yaroslavna entrent au Kremlin en même temps que les deux déserteurs Erochka et Skoula, reconnaissables à leurs faux nez de clowns. Ces deux misérables tremblent dans leur peau, car si Igor les voit, ils sont perdus. Pour sortir de leur fâcheuse position, ils mettent les cloches en branle, et prétendent être les premiers porteurs de l’heureuse nouvelle de la délivrance d’Igor. C’est probablement parce qu’ils sont de joyeux bandits et d’habiles joueurs de goudok, que personne ne démasque leur trahison, et qu’ils sauvent leurs têtes par leur habile stratagème.

Rúben Dubrovsky dirige avec brio l’orchestre qui déploie avec entrain les charmes et la vivacité de la musique puissante et impressionnante composée par Borodine. Il en souligne l’impulsion poétique et la délicieuse fraîcheur. Malgré les errements de la longue composition écrite par morceaux, dans les intervalles que Borodine saisissait entre les multiples tâches et les responsabilités de son professorat, on reste émerveillés par l’étonnante cohésion de l’opéra et la fascination qu’exerce sa musique.

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Le baryton Matija Meić donne un Prince Igor tout en puissance, avec une présence scénique imposante et des basses impressionnantes. La soprano russe Oksana Sekerina chante celui de son épouse, d’une voix ample dotée d’un beau legato, mais qu’elle force jusqu’au cri dans la tenue des plus hautes notes.

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© Markus Tordik

La basse grecque Timos Sirlantzis campe un Prince Galitzky parfaitement maléfique et exécrable, avec un jeu d’acteur remarquable et forte présence scénique. Le ténor américain Arthur Espiritu donne un prince Vladimir de son ténor fluide et doré, une interprétation d’une beauté sidérante, on regrette que ce rôle soit si court.

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© Markus Tordik

Monika Jägerová donne une délicieuse Konchakovna, avec Arthur Espiritu, ils forment un couple idéal de jeunes premiers. Levente Pall incarne de sa belle voix de basse bien projetée un Khan dont l’autorité de vainqueur se marie à la bonhomie affable d’un hôte accueillant.

L’orchestre et les chœurs ont rendu la musique captivante. La mise en scène rend un vibrant hommage au génie de la triade de compositeurs et aux beautés de la partition, qui révèle toutes les qualités du talent de Borodine : l’impulsion poétique, un goût exquis, une originalité naturelle et une facilité technique d’autant plus étonnante que la musique n’était que l’occupation de ses rares heures de loisirs. Quoique inachevée, l’épopée du Prince Igor a conféré à Borodine l’aura d’un poète national. Borodine pensait que Prince Igor était essentiellement destiné à un public russe. « Il ne supportera jamais la transplantation. » disait-il, ce en quoi il se trompait. Les Ballets russes il y a plus de cent ans à Paris et la remarquable production actuelle du Theater-am-Gärtnerplatz prouvent tout le contraire. Comment pourrait-on rester insensible à cet opéra qui entremêle les danses au chant, qui allie les rythmes somptueux aux timbres éclatants des voix, où les figures de la danse ont des inflexions imprévues et les mélodies une gravité attendrie ? C’est à voir et à revoir, absolument !

Luc-Henri ROGER

Distribution du 22 février 2026

1Le manuscrit original de cette saga fut acheté à un moine par le comte Moussine-Pouchkine en 1795, et publié par lui en 1800. Malheureusement, le document original faisait partie des nombreux trésors qui périrent dans l’incendie de Moscou en 1812. Son authenticité a dès lors été la cause de disputes innombrables.

Musique et paroles d’Alexandre Borodine
En collaboration avec Alexandre Glazounov et Nikolaï Rimski-Korsakov

Chef d’orchestre : Rubén Dubrovsky
Mise en scène : Roland Schwab
Chorégraphie : Karl Alfred Schreiner
Collaboration chorégraphique : Patrick Teschner
Scénographie : Piero Vinciguerra
Costumes :  Renée Listerdal
Lumières : Peter Hörtner
Dramaturgie : Michael Alexander Rinz

Prince Igor : Matija Meić /Markus Tordik
Yaroslavna : Oksana Sekerina
Vladimir : Arthur Espiritu
Prince Galitzky : Timos Sirlantzis
Khan Kontschak : Levente Páll
Konchakovna : Monika Jägerová
Owlur : Juan Carlos Falcón
Skoula : Lukas Enoch Lemcke
Eroschka : Gyula Rab
une fille polovtsienne : Tamara Obermayr,
Alexandre Borodine : Dieter Fernengel 
Nikolaï Rimski-Korsakov : Vladimir Pavic
Alexandre Glazounov : Tobias Kartmann

Piano : Mairi Grewar
Ballet, chœur, figurants et figurants enfants du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz

Crédit photographique @ Markus Tordik

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