Pour sa troisième visite à Monaco, l’Opéra de Vienne1 avait investi le Grimaldi Forum avec le dernier volet de la trilogie Mozart/Da Ponte : Così fan tutte
Bien plus qu’une simple mise en espace : une scénographie élaborée et une mise en scène admirablement construite
Quelques observations s’imposent d’emblée concernant ce Così fan tutte présenté par l’Opéra de Monte-Carlo. Le programme annonçait une « mise en espace », formule notoirement ambiguë puisqu’elle peut aussi bien désigner une simple version de concert légèrement animée – chanteurs libérés du pupitre mais privés de véritable incarnation scénique – qu’une réalisation plus élaborée. Or le public fut, en réalité, particulièrement gâté : loin d’un dispositif minimaliste, il s’agissait d’une véritable mise en scène intégrale signée Lisa Padouvas2 d’une précision millimétrée et d’un sens théâtral constant et particulièrement abouti.

Le dispositif visuel reposait sur deux superbes projections en 3D servant de décors : d’une part un vaste café-restaurant baptisé « Giardino della Fesseria » (terme que l’on peut traduire par « bêtise » ou « absurdité » et, par extension, par « leurre » ou « tromperie » – malicieux clin d’œil à la thématique de l’ouvrage –) et d’autre part un élégant appartement dont les baies s’ouvraient largement sur un golfe laissant apparaître des voiliers en mouvement sur la mer. Les personnages circulaient d’un espace à l’autre selon la nature des scènes – tableaux collectifs festifs ou moments plus intimes – créant ainsi une dynamique scénique fluide et intelligemment pensée.

Les costumes, résolument contemporains, oscillaient entre robes de soirée pour les femmes et élégants smokings masculins, à l’exception toutefois pour Guglielmo et Ferrando des apparitions en uniformes militairee et surtout des irrésistibles travestissements de ces deux protagonistes, affublés de tenues burlesques évoquant des hippies.
Cette esthétique moderne n’entamait en rien l’esprit de l’ouvrage de Mozart composé au sommet de sa maturité créatrice et riche d’innombrables pages sublimes. Ainsi le trio envoûtant Soave sia il vento, comme les quintettes et autres ensembles, bénéficiaient d’un réglage scénique et musical exemplaires, où théâtre et chant se fondaient en une osmose idéale.

L’intemporalité des grands sujets littéraires ou théâtraux supportant, à l’évidence, la transposition du fait de leurs thématiques
Comment, en voyant ce Così fan tutte ne pas songer au Misanthrope, que nous évoquions récemment à propos d’une représentation théâtrale ?… Même lucidité cruelle, même ironie douce-amère face aux illusions sentimentales. Le mensonge, la trahison, l’infidélité – ces constantes sociologiques – constituent la matière première de ces deux monuments dramatiques. Mais là où Molière dissèque par le verbe, Mozart sublime par la musique : l’un observe, l’autre transfigure.
C’est précisément cette alliance de deux génies, celui du texte (Da Ponte) et celui de la partition (Mozart), qui confère à l’ouvrage sa vitalité scénique. L’« actualisation » n’est donc pas une trahison : elle agit, au contraire, comme un « révélateur » faisant apparaître plus nettement encore ce que l’œuvre contient depuis toujours : une étude sans concession – mais non pas sans tendresse – de l’éternelle comédie humaine.
Certes, Lorenzo Da Ponte fut un génie de la littérature théâtrale, au même titre que Molière, mais la permanence de leur pertinence tient à ce qu’ils sondent l’essence même du cœur humain. Les sentiments, ont-ils réellement changé depuis la nuit des temps ?… La « modernité » d’une mise en scène n’est alors qu’un miroir tendu au spectateur : il ne contemple pas le XVIIIᵉ siècle, mais lui-même. Car Così fan tutte n’est pas une simple comédie de travestissements, mais une expérience sur l’amour, la croyance, l’infidélité, la honte et la difficulté de revenir à l’innocence d’avant.

La mise en scène de Lisa Padouvas : une remarquable direction d’acteurs
Dans cette production de Così fan tutte, la mise en scène est confiée à Lisa Padouvas, artiste dont le travail s’inscrit dans une continuité déjà familière au public monégasque. Elle avait, en effet, participé en mars 2023 à la réalisation scénique des Nozze di Figaro, dont elle avait assuré la mise en espace aux côtés de Katharina Strommer avant de signer celle de Don Giovanni à Monaco en janvier 2025. Spécialisée dans ce format exigeant de « mise en espace », ainsi que dans les productions en tournée, elle entretient depuis 2018 une collaboration artistique suivie avec l’Opéra de Vienne, au sein duquel elle intervient régulièrement comme metteuse en scène ou assistante.
On reconnaît dans son travail une précision remarquable dans la direction d’acteurs fondée sur une approche résolument théâtrale de l’ouvrage lyrique et sur une analyse fine de la psychologie des personnages. Cette cohérence dramaturgique, toujours pensée en étroite symbiose avec la respiration musicale, trouve une illustration particulièrement probante dans Così fan tutte, où la fluidité du jeu scénique épouse avec naturel la ligne mozartienne et en éclaire les subtilités affectives.

L’Orchestre Philharmonique de Vienne : un régal de raffinement et une direction musicale d’orfèvre
À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Vienne – ici en formation mozartienne – la baguette était confiée à Patrick Lange, lequel fut, au tout début de sa carrière, l’assistant du légendaire Claudio Abbado. Désormais, invité régulier de la phalange viennoise et sollicité par les grandes maisons lyriques internationales, le chef allemand confirme qu’il appartient à cette génération de musiciens capables d’allier rigueur stylistique et respiration dramatique.
Dans ce Così fan tutte, sa lecture frappe d’abord par la lisibilité exemplaire de la texture orchestrale. Chaque ligne mozartienne apparaît dessinée avec une parfaite netteté, sans jamais sacrifier la fluidité du discours. La souplesse de sa battue sert idéalement le caractère de « dramma giocoso » de l’ouvrage, laissant respirer les phrases, épouser les inflexions du texte et souligner avec naturel les contrastes psychologiques qui parcourent la partition de Mozart.
L’attention constante portée aux pupitres mérite d’être soulignée : bois délicatement ciselés dans les ensembles, cordes ductiles dans les accompagnements amoureux, clarinettes et bassons finement caractérisés dans les passages d’ironie théâtrale. Cette mise en valeur individualisée ne nuit jamais à l’unité globale ; au contraire, elle construit une véritable osmose sonore où chaque timbre trouve sa place dans l’architecture d’ensemble.

Mais la réussite majeure réside sans doute dans l’équilibre souverain entre fosse et plateau. Patrick Lange veille scrupuleusement à préserver la primauté du texte chanté, ménageant aux voix un écrin orchestral transparent, respirant avec elles, anticipant leurs appuis, accompagnant leurs rubati. Cette écoute réciproque confère à la représentation une dimension chambriste rare dans une salle d’opéra tout en relevant le défi acoustique d’une vaste enceinte telle que le Grimaldi Forum.
Quant aux musiciens du Philharmonique viennois, ils font entendre ce grain instrumental immédiatement reconnaissable – velours des cordes et moelleux des bois – qui semble relever d’un véritable atavisme culturel tant cette musique appartient à leur ADN artistique. Dans cet ouvrage intimement lié à la tradition viennoise, leur son idéal ne relève pas seulement de la perfection technique : il est l’expression vivante d’une mémoire stylistique transmise de génération en génération, et c’est précisément cette tradition incarnée qui confère à cette exécution une autorité musicale aussi naturelle qu’évidente.

Un sextuor de chanteurs au sommet de leur art
Du côté vocal, la distribution réunie à Monaco avait de quoi attirer susciter l’intérêt. Qu’il suffise de consulter brièvement quelques extraits des prestigieux CV des chanteurs pour s’en convaincre :
Adriana Gonzalez : La Comtesse des Noces de Figaro à l’Opéra de Vienne, au Festival de Salzbourg et au Liceo de Barcelone; le Requiem de Verdi à Zurich; Liù dans Turandot à l’Opéra de Paris ; Micaëla de Carmen à l’Opéra de Madrid et au Royal Opera House à Londres…
Elle appartient à la catégorie de soprano lyrique à extension aiguë solide, avec une projection franche, un médium richement timbré et une facilité technique dans les larges intervalles. Elle impressionne par la maîtrise de la virtuosité comme le démontre son Come scoglio où elle affirme une gestion très maîtrisée du souffle dans les longues arches mozartiennes.

Samantha Hankey : Octavian du Chevalier à la Rose au Metropolitan Opera de New York et au Royal Opera House de Londres où elle fut également Dorabella (Così fan tutte) et dont elle est l’interprète à l’Opéra de Vienne…
Elle campe ici une Dorabella particulièrement séduisante et jamais caricaturale.
La souplesse de la ligne, la chaleur de son timbre et la franchise des couleurs donnent au personnage une sincérité immédiate : sa « faiblesse amoureuse » apparaît moins comme une légèreté que comme une forme d’abandon lucide à l’expérience sans jamais réduire le personnage à la seule inconstance.

Peter Kellner membre de la troupe de l’Opéra d’État de Vienne où il a interprété les rôles de Thésée dans Le Songe d’une nuit d’été ; Leporello dans Don Giovanni et Ratcliffe (Billy Budd) puis Figaro des Noces de Figaro ; Guglielmo dans Cosi Fan Tutte ; Colline dans La Bohème au Royal Opera House de Londres et Le Voyage à Reims de Rossini au Festival de Salzbourg…
Après Figaro en Principauté, le voici en Guglielmo. Son chant, solidement ancré et sa présence scénique affirmée mettent en valeur la part d’orgueil et de naïveté virile du personnage qui se trouble lorsque cette assurance vient à se fissurer au fil des événements.

Filipe Manu Tamino dans La Flûte enchantée au Royal Opera House de Londres ; Ferrando dans Così fan tutte au Staatsoper de Hambourg, au Staatsoper de Vienne et à Opera Australia…
En Ferrando la voix s’inscrit dans l’esthétique d’un legato particulièrement soigné.
Dans Un’aura amorosa, admirablement phrasé dont l’élan lyrique ne cherche jamais l’effet, la ligne semble volontairement retenue, comme si l’idéal amoureux était déjà fragilisé par le doute.

Alessandro Corbelli peut se prévaloir à 73 ans d’une carrière exceptionnellement longue et exemplaire, lui qui s’est illustré sur la quasi-totalité des grandes scènes internationales dans un répertoire d’une rare étendue, avec une prédilection affirmée pour les emplois buffo dont il demeure l’un des maîtres incontestés. Reconnu comme l’un des interprètes majeurs de Mozart, Rossini et Donizetti, il impressionne toujours, par l’intégrité de ses moyens, mais surtout par une science stylistique et théâtrale qui relève d’un art devenu rare.
Sa maîtrise du texte demeure exemplaire : chaque mot est pesé, intentionné, projeté avec une précision qui rappelle la grande tradition italienne du « chanteur-acteur » À cela s’ajoute une intelligence dramaturgique souveraine qui lui permet de modeler le personnage non par des effets extérieurs, mais par la maîtrise de la phrase musicale.

Son Don Alfonso apparaît ainsi comme un manipulateur élégant, plutôt que cynique brutal. Ironique et lucide, plutôt que simple marionnettiste, il tire les fils de l’intrigue avec un brio souverain, sans jamais forcer le trait. La subtilité de son jeu, faite de regards, de silences et d’inflexions imperceptibles, donne au rôle une dimension presque philosophique, soulignant la modernité troublante du personnage.
Pédagogue très sollicité aujourd’hui, engagé dans de nombreuses académies et master classes internationales, Corbelli incarne cette lignée d’artistes complets pour qui transmettre fait partie intégrante de l’art d’interpréter. Dans ce Così fan tutte, son choix pour Don Alfonso s’impose comme une évidence : il en est à la fois la mémoire stylistique et l’esprit malicieusement critique.

Enfin, comment ne pas conclure cette chronique en évoquant celle qui préside depuis plusieurs années aux destinées de l’Opéra de Monte-Carlo, Cecilia Bartoli ? Il faut bien qualifier de véritable « Diva » cette artiste d’exception qui triomphait déjà sur la scène monégasque en mars 1989 lorsqu’elle incarnait Rosina du Barbiere di Siviglia de Rossini dans la mise en scène de Luigi Alva, aux côtés de Gabriel Bacquier et Fedora Barbieri. Quel chemin parcouru depuis lors !… Sa trajectoire exemplaire l’a menée à travers un vaste répertoire, honorant aussi bien Mozart que les maîtres du baroque et du bel canto, tout en assumant parallèlement la direction artistique du Festival de Pentecôte de Salzbourg.

Sa présence dans le rôle de Despina constituait à elle seule un événement. On ne peut qu’admirer chez la cantatrice cette alliance rare d’énergie, de précision stylistique et d’articulation souveraine, auxquelles s’ajoutent une vivacité d’esprit et une intelligence théâtrale peu communes. Sa Despina se distingue par un génie interprétatif et un sens du comique irrésistible, servis par une virtuosité qui n’appartient qu’à elle, signature éclatante d’une artiste dont l’art demeure celui des plus illustres divas.
Christian JARNIAT
9 Février 2026
1Le Nozze di Figaro en mars 2023 à l’Opéra de Monte-Carlo et Don Giovanni en janvier 2025 à l’Auditorium Rainier III
2Lisa Padouvas était déjà concernée pour les deux productions mozartiennes susvisées
Direction musicale : Patrick Lange
Mise en scène : Lisa Padouvas
Distribution :
Fiordiligi : Adriana Gonzalez
Dorabella : Samantha Hankey
Despina : Cecilia Bartoli
Ferrando : Filipe Manu
Guglielmo : Peter Kellner
Don Alfonso : Alessandro Corbelli
Orchestre Wiener Staatsoper:
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo


































