Verdi, Un Ballo in maschera – Opéra Bastille, Paris

Verdi, Un Ballo in maschera – Opéra Bastille, Paris

dimanche 8 février 2026

©Franck Ferville_OnP

« CHIUSA LA TUA MEMORIA NELL’INTIMO DEL COR »*

Retour vers le Ballo in maschera dans la production signée Gilbert Deflo qui poursuit son chemin depuis sa création en 2007. Les distributions s’y succèdent, avec des bonheurs divers.

En 2007, Angela Brown se jetait dans la bataille, toutes griffes dehors. En 2018, Sondra Radvanovsky proposait au public parisien un portrait intense, habité et stylistiquement abouti de ce rôle pour le moins redoutable, avec cependant un timbre insuffisamment capiteux et un ambitus pas toujours pleinement assumé, notamment dans le grave.

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©Benjamin Girette___OnP

C’est peu dire qu’Anna Netrebko conduit, pour sa part, cette matinée de 2026 vers des sommets inoubliables. Dès son entrée en scène, la présence et l’allure se conjuguent immédiatement avec un timbre irrésistible. L’ampleur de la voix, l’intensité de l’émission de l’extrême grave à l’extrême aigu, la capacité à produire sur le souffle une gamme infinie de nuances s’imposent dès ce tableau chez Ulrica, qui pourtant met à rude épreuve tant de soprani sans pour autant leur permettre de briller. « Mio Dio, qual loco !  » ramène, à lui seul, les ténèbres du gibet, tandis que la voix dessine un arc qui semble infini, avec un piano dont l’effet pathétique serre le cœur, sur « consentimi, o Signore ». Ce trio permet d’emblée de donner une dimension hors normes à la représentation. Pourtant, la température monte encore d’un cran à partir de l’« Orrido campo ». Le travail accompli par Anna Netrebko, d’un professionnalisme et d’un fini qui méritent d’être rappelés (la cantatrice pouvant faire croire à trop de spectateurs que la nature l’emporte ici sur la culture), se perçoit par exemple dans la simple phrase : « quell’eterea sembianza morrà ». Forte, messa di voce, piano, smorzando, notes piquées-liées s’enchaînent avec une précision vis-à-vis de la partition mais aussi une évidence stupéfiantes. La phrase « t’annienta mio povero cor » témoigne de la manière dont la cantatrice traduit l’indication con dolore par la seule combinaison de son timbre et d’une nuance. Mais la succession toute simple de croches et de doubles croches dans « E terribile sta » révèle un travail tout aussi investi, avec une traduction émotionnelle exacte de l’intention cachée derrière cet effet rythmique pourtant discret. Le paroxysme de cette aria ? La terrible montée au contre-ut (« misere d’un povero cor ») ? Une telle broutille pour cette cantatrice d’exception qu’elle se permet, à l’unisson de l’orchestre, avec l’art, la manière mais aussi un instinct musical infaillible, d’anticiper le diminuendo écrit par Verdi sur le ré qui suit en produisant sur ce même contre-ut (qui a fait chuter tant de cantatrices illustres !) un decrescendo hallucinant jusqu’à un pianissimo irréel ! La cadence qui suit s’intègre parfaitement dans l’expressivité de toute la scène, devenue ici un sommet de l’art verdien, par la grâce d’une cantatrice venue d’une autre galaxie.

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©Benjamin Girette___OnP

Dans le duo « Teco io sto », la soprano n’essaie à aucun moment de tirer la couverture à elle, et veille à ne jamais écraser son partenaire, en dépit ampleur de l’ampleur glorieuse de son instrument. Le choix de chanter le premier aveu d’amour piano et non forte peut surprendre de la part d’une cantatrice aussi scrupuleuse dans le respect des indications du compositeur. Mais la pudeur qui s’exprime ainsi indique précisément ce souci de la balance avec son partenaire. Et quel rendu sublime du quadruple piano sur « dal mio cor », avec cet effet satiné, scintillant qui ne tient qu’à elle ! Lorsque, pour le deuxième aveu d’amour, Verdi exige un fortissimo, la cantatrice libère alors son organe d’une manière enivrante. Mais plus encore que ces effets en pleine lumière, notons que dans la reprise du « ah qual soave brivido » nous pouvons entendre pour la première fois les petits grupetti d’Amelia qui passent toujours à la trappe à cause de leur incursion dans le bas médium, ici aussi capiteux que tout le reste de la tessiture. Mais le coup de Trafalgar suprême de ce deuxième acte arrive ensuite : Netrebko donne au démarrage sottovoce, agitatissimo du trio « Odi tu » une noirceur, une puissance dramatique, un effet rythmique sidérants.

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©Franck Ferville_OnP

Pour l’acte trois, la cantatrice russe a ensuite l’intelligence musicale de renoncer à ce grave charbonneux et de proposer pour le bas de la tessiture une couleur plus ouatée en accord avec la situation psychologique du personnage : « l’ultimo sarà » s’avère ainsi rendu avec retenue, alors même que la cantatrice aurait pu faire étalage de sa superbe. « Morrò » est ensuite phrasé avec un legato incroyable, et il s’achève sur un pianissimo tenu sur le souffle pendant que la cantatrice s’écroule au sol ! Le seul moment du troisième acte où la voix de la cantatrice retrouve ce côté punché tragique est pendant son intervention pour le tirage au sort, moment de grande tension s’il en est. Toute la fin de la prestation est à l’aune de la représentation dans son ensemble, avec des moments de pure grâce comme ce « Riccardo » filato, ou comme ces lignes flottant au-dessus du chœur dans les derniers instants de l’opéra. Une performance aboutie au-delà du pensable. Anna Netrebko est vraiment une cantatrice d’une autre dimension, d’un professionnalisme hors pair, qui ne joue jamais de qualités naturelles uniques comme faire-valoir égocentriques, qui se donne sans retenue pour le public et ce après une carrière de plus de 30 ans (!) conduite avec une intelligence exemplaire à partir de petits rôles ou de tessitures sans danger, jusqu’à des formats héroïques et hautement dramatiques. Une interprétation directement entrée dans nos cœurs et que nous n’oublierons jamais.

Qu’il est difficile pour ses partenaires de marquer aussi durablement les esprits !

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©Franck Ferville_OnP

Ludovic Tézier, déjà entendu en Renato en 2007 dans cette production, apparaît pourtant en très grande forme, après un air d’entrée sans éclat particulier. Contrairement à ses performances récentes qui nous avaient laissés fort dubitatifs, notamment in loco dans la Forza del destino, le baryton renonce en effet progressivement à cet engorgement visant à donner une couleur, voire une épaisseur dramatique à sa voix. À la recherche constante d’harmoniques aiguës dans le haut de la tessiture, il compose un personnage très vivant, et il démontre qu’il peut varier les couleurs précisément grâce à ce placement plus clair de la voix. Contrairement à 2007, il peut également aborder l’héroïsme du tirage au sort sans l’ombre d’une difficulté. Scéniquement plus investi qu’à l’accoutumée, il semble particulièrement inspiré par sa partenaire et leurs échanges intenses, aux couleurs tranchées et violentes, font passer le frisson dans la salle.

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©Benjamin Girette___OnP

Matthew Polenzani, pour sa part, est un chanteur sensible, consciencieux, soucieux de produire un chant varié et de respecter les différentes facettes de son personnage. Cela peut sembler beaucoup, mais il bute, hélas, sur une donnée imparable : s’il possède une voix, il n’est pas en mesure de respecter la vocalité de ce rôle particulièrement ardu. Nous avons constamment l’impression d’entendre un Nicola Monti qui aurait délaissé Elvino pour aborder Radamès ! Les effets presque sucrés de ses piani, toutes les précautions qu’il prend pour arriver sans dommage au terme de ce parcours périlleux, en particulier dans l’air du troisième acte chanté dans un murmure fort éloigné de la densité vocale requise ici, ne donnent pas le change pour un spectateur averti. Le bas médium et le grave, en dépit de ces contournements, ne sonnent pas, quoi qu’il en soit. Quant à l’interprète, il manque de cet élan juvénile, de cette jovialité simple ou de ces débordements passionnels que le rôle de Riccardo, complexe tant scéniquement que vocalement, exige en permanence.

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©Benjamin Girette___OnP

À côté d’eux, le plateau descend encore de plusieurs crans : Madame DeShong possède trois belles notes graves, quelques aigus bien frappés. Mais le sol grave sur « silenzio » lui échappe et de nombreuses phrases écrites au milieu de la tessiture disparaissent. Compte tenu de la pénurie actuelle concernant la tessiture de contralto, disons que cette Ulrica ne fait pas mauvaise figure. Il n’en est pas de même pour l’Oscar incarné de manière tape-à-l’œil et outrancière par une Sara Blanch juste inaudible dans cette salle. Même les aigus, certes émis sans dureté, n’ont aucun impact, contrairement à la plupart des colorature leggere engagées à tort pour ce rôle. L’accueil incroyablement enthousiaste de la salle pourrait laisser penser que de nos jours, le plumage remplace sans difficulté le ramage ! Personne, enfin, dans l’équipe de comprimari, ne fait particulièrement dresser l’oreille.

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©Franck Ferville_OnP

Sur scène, la production de Gilbert Deflo demeure un concert costumé, sans plus. Les chanteurs sont invités à incarner leur rôle et à animer la scène en fonction de leur propension à l’assumer.

Speranza Scapucci récolte un grand succès personnel, alors que dès le staccato de l’ouverture, la ligne tend à se distendre, le tempo flotte et la tension se disperse. De nombreux décalages apparaissent, que ce soit entre les pupitres du chœur ou entre le plateau et la fosse. Comme trop souvent avec les chefs d’opéra actuels, de grandes pauses interrompent le cours dramatique de l’ouvrage et quelques coups de cravache essaient de donner le change en faisant passer l’agitation ponctuelle pour une vraie construction théâtrale. Le souci a priori notable de couver les chanteurs se transforme aussi trop régulièrement en complaisance, voire en abandon de toute construction probante de la musique. Que dire enfin de ce cor anglais qui dérape dans « Ma dall’arido stello divulsa » ?

Mais le diamant noir Netrebko a brillé ce soir, ô combien ! et ses miroitements ont donné à la représentation un impact historique.

Laurent ARPISON
8 février 2026

* « Je garderai ton souvenir au plus profond de mon cœur » (Riccardo, acte III scène 2)

Direction musicale : Seperanza Scapucci
Mise en scène :Gilbert Deflo
Riccardo Matthew Polenzani

Amelia Anna Netrebko
Renato Ludovic Tézier
Ulrica Elisabeth DeShong
Oscar Sara Blanch
Silvano Andres Cascante
Samuel Christian Rodrigue Moungoungou
Tom Blake Denson
Giudice Ju In Yoon
Servo d’Amelia Se-Jin Hwang

Orchestre et Chœurs de l’Opéra National de Paris
Chef des Chœurs Alessandro Di Stefano

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