En entrant dans la salle de l’Opéra de Nice pour découvrir La Clémence de Titus de Wolfgang Amadeus Mozart, notre pensée se porte tout naturellement vers la disparition récente de Pierre Médecin, figure majeure de la maison niçoise, qui en fut longtemps à la fois le Conseiller Artistique et le Directeur. On se souvient notamment – fait rarissime, sinon unique – de la saison intégralement consacrée à Mozart qu’il avait programmée à Nice à l’occasion du bicentenaire de 1991. Bertrand Rossi, Directeur Général de l’Opéra de Nice ne manqua point, avec autant de chaleur que d’émotion, de le rappeler à l’occasion de la représentation de l’avant dernier opéra de Mozart quelques mois avant sa mort.

Il est frappant de constater que La Clémence de Titus a récemment connu plusieurs lectures scéniques marquantes : d’abord au Festival de Salzbourg en 2024 dans la mise en scène de Robert Carsen, avec Cecilia Bartoli et l’orchestre Les Musiciens du Prince – Monaco (dans une scénographie avec aussi drapeaux et sorte d’amphithéâtre à gradins) ; puis à l’Opéra de Monte-Carlo, où Cecilia Bartoli, en sa qualité de directrice, l’a inscrite en janvier 2025 dans une toute autre proposition scénique signée Jetske Munseen ; enfin aujourd’hui à Nice, dans le cadre de la saison 2025-2026 avec une mise en scène a confiée au duo Le Lab (Clarac-Deloeuil) – Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil – déjà invités à Nice, pour Rusalka et Juliette ou la clé des songes.
Un point commun relie pourtant ces trois productions : la transposition de l’action, dans un contexte résolument contemporain. Ce choix partagé traduit en la circonstance une même conviction dramaturgique : les enjeux du pouvoir, les mécanismes de l’ambition et la logique de la trahison qui traversent l’ouvrage de Mozart ne relèvent en rien du seul passé antique. Ils résonnent, au contraire, avec une acuité particulière dans le monde politique actuel, dont les zones d’ombre, les jeux d’influence et les fractures internes demeurent – hier comme aujourd’hui – au cœur du théâtre du pouvoir.

Avant même que la moindre note de Wolfgang Amadeus Mozart ne s’élève de la fosse un écran est allumé côté cour. On peut y lire cette inscription : « Le Courage de Vitellia ».Il ne s’agit pas d’un simple élément décoratif, mais bien du titre d’un ouvrage que l’héroïne vient d’écrire. La scène se présente ainsi comme le plateau d’une émission culturelle : Vitellia est interviewée par une journaliste, venue interroger l’autrice sur ce livre présenté comme le récit d’une personnalité publique contrainte à renoncer à ses espoirs de pouvoir. Une rupture d’autant plus violente qu’elle a grandi au sein d’un univers politique omniprésent : son père occupait un poste prépondérant dans la vie publique et s’y était engagé avec une intensité qui a profondément marqué son enfance.
Le parti pris des metteurs en scène, tout au long de l’ouvrage, consiste à placer Vitellia non comme figure de la manipulation et de la dissimulation mais davantage dans une position à la fois de narratrice et d’analyste : elle raconte son histoire tout en examinant, avec un regard critique, sa situation présente afin de tenter d’en tirer une forme d’action.

Scéniquement, ce principe se traduit par un dispositif à deux niveaux : une action se déroule en direct sur le plateau, tandis qu’une autre est projetée sur un écran abaissé à mi-hauteur, ménageant ainsi deux espaces scéniques distincts. Le spectateur découvre, en parallèle, la vie passée et la vie présente de Vitellia, à travers des scènes du quotidien : ses bureaux, son appartement, sa salle de bains, entre autres lieux familiers
Cette transposition des metteurs en scène a le mérite de rappeler que l’ultime opéra seria de Mozart ne raconte pas seulement un empereur vertueux, mais une société où l’on gouverne aussi par la communication, la stratégie, la fabrication des récits. L’action est clairement située dans le Nice d’aujourd’hui, dans un contexte qui évoque une campagne électorale contemporaine, donnant à l’ensemble une résonance politique immédiate et très concrète avec, au centre, une Vitellia moins “princesse déchue” qu’animal politique prêt à tout pour reprendre la lumière.
Musicalement, l’un des atouts de la soirée tient à la direction de Kirill Karabits, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Nice qui propose une lecture soignée de cette Clémence de Titus.

Enea Scala marque le rôle de l’empereur par sa prestance et ses qualités de comédien accompli et surtout par une voix virile qui lui permet de dessiner un empereur d’autorité loin de la fragilité vocale diaphane de certains ténors mozartiens (il est vrai que son répertoire s’étend du bel canto rossinien (Guillaume Tell) et bellinien (Norma) jusqu’au grand opéra français La Juive, Les Huguenots) en passant par Verdi (La Traviata, Rigoletto)

Face à lui, Anaïs Constans campe une Vitellia avec, elle aussi, une densité vocale d’importance dans un emploi d’une tessiture étendue qu’elle assure avec une voix lyrique charnue, une projection nette, et surtout une autorité de la présence scénique. Une valeur sure dans l’univers lyrique et une confirmation de l’excellente impression lors de sa Déjanire de Camille Saint Saëns à Monte-Carlo en 2022

Marion Lebègue qui dramatiquement explore toute la versatilité du rôle offre à Sesto une ligne de chant parfaitement maîtrisée et un timbre d’une belle couleur tandis que Coline Dutilleul apporte à Annio une chaleur bienvenue et un timbre de qualité.

Dans cet univers où le calcul règne en maître, Servilia (Faustine de Monès) dotée d’un timbre clair apporte une fraîcheur bienvenue. Gabriele Sagona confère une autorité convaincante en Publio
Au final une soirée réussie cette Clémence de Titus niçoise réussit un pari délicat : faire sentir la modernité politique de l’œuvre sans lui ôter sa dimension morale. Et c’est précisément cet aspect là – dramatique, psychologique, public – qui rend la soirée stimulante : Mozart, à Nice, ne prêche pas ; il met à nu grandeur et vicissitudes et fragilité du pouvoir entre des mains humaines.
Christian JARNIAT
5 février 2026

Direction musicale : Kirill Karabits
Mise en scène, scénographie et costumes : Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil (Le Lab)
Collaboration à la scénographie et lumières : Christophe Pitoiset
Réalisation vidéo : Pascal Boudet
Montage vidéo : Timothée Buisson
Création graphique : Julien Roques
Dramaturgie : Luc Bourrousse
Distribution :
Tito : Enea Scala
Vitellia : Anaïs Constans
Sesto : Marion Lebègue
Servilia : Faustine De Monès
Annio : Coline Dutilleul
Publio : Gabriele Sagona
Chœur de L’Opéra De Nice ( Chef de Chœur Giulio Magnanini)
Orchestre Philharmonique de Nice








