L’espace de huit jours, l’O.N.L nous offre – tacitement, sinon délibérément – un véritable festival entre Postromantisme et Jugendstil. Au-delà d’une unité esthétique manifeste parmi les ouvrages proposés, les alliances intimes reliant les auteurs affichés revêtent un caractère éminemment personnel. Alexander von Zemlinsky fut le mentor d’Alma Schindler, qu’il désira et courtisa en vain avant qu’elle n’épouse Gustav Mahler. Quasi freudien, le contexte s’insère dans une dimension accrue en constatant le lien étroit qui unit ainsi Mahler, par le biais de l’auteur de la Symphonie Lyrique, à Arnold Schönberg, d’abord disciple puis beau-frère de Zemlinsky.
Dans cette Vienne marquée par la Sécession, où s’épanouit l’Art Nouveau, une pépinière d’artistes produit dans tous les domaines, en innovant constamment. Schönberg « peintre et compositeur » tel qu’il aimait à se définir, qui érigera l’atonalisme puis le dodécaphonisme en système, conçoit d’abord des partitions constituant un flamboyant adieu au Postromantisme, trouvant son apogée dans les grandioses Gurre-Lieder. Pour sa part, Zemlinsky prolongera, au-delà du Premier conflit mondial, sa quête d’un idéal post-mahlérien, luxuriant et fascinant.

La gestique, souple autant que svelte, implique la Maestra dans toute sa silhouette
Cette esthétique « décadente » subira non seulement les foudres du nazisme – ce qui ne surprend personne – mais, constat plus étrange, répugne encore aujourd’hui à toute une branche des compositeurs d’avant-garde radicaux. Voilà longtemps que cette attitude nous interroge. Peut-être nourrissent-ils une navrante aversion vis-à-vis des produits d’une ère qui captive sans doute trop l’actuel grand public se détournant de leurs absconses productions… ?
Curieusement, en outre, Verklärte Nacht Opus 4 [La Nuit transfigurée], d’abord conçue par Schönberg en 1899 sous la forme d’un sextuor, n’a que rarement bonne presse. Tout au moins dans sa mouture amplifiée pour orchestre à cordes, pourtant réalisée – comble du paradoxe – par le Maître en 1917, puis révisée en 1943. Faisant justement fi des querelles intestines, Madame Simone Young a porté son choix sur ces pages, dont elle semble perceptiblement énamourée.

Resplendissante, elle nous entraîne dans sa ferveur. Battue stricte mais jamais empesée, elle capte l’attention dès le phrasé du Sehr langsam introductif. Ensorcelante, enveloppante, jouant à fond la carte du Postromantisme, elle séduit illico, laissant le feu couver sous la cendre jusqu’à la 2ème section, Etwas bewegter, d’une texture somptueuse. Fait notable : les parentés, « airs de famille » ou influences (Mahler, Richard Strauss, Goldmark, Wolf, Franz Schmidt…) ne se trouvent ni surlignés, ni mis en lisière. La gestique, souple autant que svelte, implique la Maestra australienne dans toute sa silhouette, flirtant agréablement avec l’art chorégraphique. À compter de la 3ème section (Schwer betont), l’aspect narratif devient plus saillant. Rappelons que l’œuvre s’inspire d’un poème signé Richard Dehmel, inclus dans son cycle littéraire entamé en 1896 : Weib und Welt1. Dès lors, l’auditoire apprécie les sonorités, élégantes ou charnues, inhérentes aux cordes tous pupitres confondus, même si nous devons souligner la phénoménale consistance des contrebasses, disposées à la viennoise, en fond de scène et de face. Dans la section 4, le segment en bariolages atteint l’idéal, confinant à une volupté sans précédent. Au terme du Sehr ruhig final, l’assistance se voit ravie par ce versant peu familier d’un auteur qui, bien avant Lulu voire Wozzeck, se faisait magicien des sons.

Où Maria Bengtsson rejoint Julia Varady sur les cimes
Quasi ignoré en France, Zemlinsky fut tout aussi longtemps délaissé dans l’ensemble d’une sphère européenne qui, après le second conflit mondial, tendit à oublier l’arborescence des années folles. Or, à partir de 1980, nous vîmes progressivement les ouvrages du compositeur viennois intéresser les défricheurs. Peu gâté par la Nature, l’homme souffrit tout autant moralement, sa production en portant les stigmates. Diversifiée, elle toucha à tous les genres. Cependant, sa renommée repose sur trois piliers capitaux : la musique chambriste (dont cinq quatuors à cordes) ; les opéras (avec, en tête, Der Zwerg, reflet de son moi profond) ; les amples pièces orchestrales, couronnées par deux sommets : Die Seejungfrau et la présente Symphonie Lyrique. Connaissant sa création lyonnaise seulement à la fin du XXème Siècle, cette dernière ne fut – sauf erreur – jamais reprise avant ce soir. Si Zemlinsky lui-même se plut à évoquer sa parenté avec Das Lied von der Erde, nous présumons qu’une autre influence mahlérienne présida – plus ou moins consciemment – à sa conception : Das klagende Lied (NB : donné aussi une seule fois à Lyon jusqu’à présent). Avec la Lyrische Symphonie Opus 18, le défi majeur consiste à garantir une cohésion à cette succession de Lieder avec orchestre, articulés sur des poèmes dus à Rabindranath Tagore, traduits en allemand. Avant tout, il convient d’enclencher ici un flux continu sans conférer l’impression fâcheuse d’un collage d’airs concertants.
Simone Young dirige l’introduction avec une surprenante retenue, là où nous entendîmes ses confrères déchaîner d’emblée l’éclat phonique. Procédant ainsi, elle ne perd rien en majesté, soulignant même fort à propos le côté archaïsant du langage dont use ponctuellement l’auteur.

Dès le « Ich bin friedlos » initial, Bo Skovhus en impose question présence. Depuis qu’il grava jadis l’œuvre avec Claus Peter Flor [RCA, 1996], elle n’a plus de secrets pour lui. Certes, il serait facile d’évoquer le passage des années sur un timbre désormais atteint dans son émail, une stabilité compromise sur les valeurs longues, une émission moins aisée, un organe induré, parfois rebelle ou un volume amoindri dans le registre grave. Soit ! Mais, une fois ces truismes énoncés, les cuistres feraient bien d’en prendre de la graine, en pointant plutôt ce qui comble : l’intelligence dramatique pérenne, le sens souverain des mots, l’articulation nette, les intentions réalisées dans maintes accentuations sans sombrer dans une dérive expressionniste, le contrôle d’une émission châtiée, encore imposante, une gestion des moyens admirable, tout cela garanti par une technique propre aux plus grands. Ainsi, le baryton danois instille un attrait bien réel à ses déclarations passionnées. Graduellement chauffé, il offre un « Du bist die Abendwolke » encore plus attractif. Quant à son « Befrei’mich », où l’écriture hypertendue s’apparente aux pires phrases du Telramund wagnérien dans Lohengrin, il époustoufle, tant le chanteur assure crânement les pics dont Zemlinsky se plut à hérisser cette page redoutable.
Alternant plus que dignement avec son partenaire, Maria Bengtsson déploie dès « Mutter, der junge Prinz » un matériau opulent de soprano grand-lyrique, s’investissant très théâtralement dans le propos, ne consultant que succinctement sa partition. Tout au plus, à ce timbre charnu, indéniablement avantageux, pourrait-on souhaiter un surcroît d’onctuosité afin d’accéder à une féminité moins typée « amazone conquérante », surtout dans un contexte qui ne s’y prête pas systématiquement au départ. En revanche, elle nous confond par son adaptabilité progressive, abordant « Sprich zu mir, mein Geliebter » tel un vulnérable soprano lyrique léger, nuançant à l’extrême, faisant montre d’une tendresse à la Te Kanawa qui nous fait fondre. Car l’embûche majeure de cette partie soliste réside dans les antagonismes constants en climats et en écriture, comme si Zemlinsky avait songé à exploiter trois typologies vocales différentes chez une soliste. La discographie s’en fait le reflet, car seule l’immense Julia Varady – dans la version Lorin Maazel [DGG, 1981] – y domine les enjeux. Or, Maria Bengtsson la rejoint sur les cimes, dominant les écarts ou dissonances alla Alban Berg du « Vollende denn ». Guidée avec tous ses partenaires par une Simone Young inspirée, distillant tous les sortilèges, vénéneux ou transcendants, d’un ouvrage fascinant, elle contribue à un envoûtement conclu en apothéose.
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
29 Janvier 2026
1 Femme & Monde, recueil qui provoqua un scandale après sa parution, à l’instar de la présente partition qu’il inspira à Schönberg.




