C’est au Bâtiment des Forces Motrices qu’est représentée L’Italiana in Algeri, pendant les travaux conduits actuellement au Grand Théâtre de Genève. La nouvelle production de Julien Chavaz exploite le caractère buffo de l’opéra de Rossini, ne se limitant pas dans les gags et caricatures, parfois même jusqu’à la limite de saturation.
La scénographie unique d’Amber Vandenhoeck place l’action dans l’hôtel et Spa « Algeri », d’abord dans le grand hall de réception durant le premier acte. Le personnel passe et repasse, toujours l’air très affairé, tandis que le directeur de l’établissement, Mustafà lui-même, paraît se traîner, plutôt désabusé et semblant au bout du rouleau. Une voiturette électrique transporte quelques clients fortunés et certains protagonistes interviennent à l’étage sur un petit balcon.

Isabelle et Taddeo ne débarquent pas d’un bateau mais se présentent directement à l’accueil, madame accompagnée de plusieurs valises. Mais les gags se succèdent et font rire aux éclats un public visiblement acquis à la cause. Par exemple quand Taddeo, qui porte les valises, les laisse malencontreusement tomber une fois, puis deux fois… soit ! Mustafà ravit aussi la salle, ne serait-ce qu’apparaissant dans son costume brillant et paire de lunettes noires. On commence à ne plus distinguer ni musique ni chant, sous les acclamations de quelques spectateurs un peu trop démonstratifs, quand celui-ci manie son plumeau télescopique.

On préfère alors le second acte, qui commence par une leçon de danse aux choristes, prodiguée par Daniel Daniela Ojeda Yrureta, présent tout au long de la représentation aux côtés de sa consœur Clara Delorme, davantage mimes que choristes. Lorsque Taddeo se voit décerner le titre de Kaimakan, deux grandes cloisons poussées à vue forment la cuisine de l’hôtel, puis à l’intérieur de ces deux parois en angle, c’est dans une jolie salle d’eau ou hammam aux tons bleus verts qu’Isabella chante « Per lui che adoro », allongée dans sa baignoire à fausses bulles.

Concernant la scène finale des Pappataci, Mustafà est privé de son habituelle assiette de spaghetti et doit se contenter ici d’une fausse soupe. C’est enfin à nouveau la danse qui prend le dessus, les choristes apparaissant dans de tenues loufoques et coiffes multicolores, avant que les Italiens ne s’échappent dans la voiturette.
A noter aussi de temps à autre, certaines annonces sonorisées à l’intérieur de l’hôtel, dans les trois langues italien, français et allemand… nous sommes en Suisse ! Mais à chaque fois, le fond du message diffère en allemand, par exemple pour le dernier où l’annonce du spectacle des Pappataci devient « nous vous informons que dorénavant, le restaurant ne servira plus de pizza Hawaï » !

En débuts genevois, Gaëlle Arquez fait une excellente impression en Isabella, particulièrement séduisante, autant pour son allure en scène que pour le timbre. Sa musicalité est sans faille, l’agilité fluide et elle ajoute de petites variations dans les reprises de son air d’entrée « Cruda sorte ». Elle montre également un solide abattage dans son grand air du second acte « Pensa alla patria », là encore en distillant avec goût certaines variations dans la reprise de la cabalette.

Nahuel Di Pierro interprète Mustafà avec gourmandise et une constante vis comica qui fait mouche. La moitié inférieure du registre n’est pas toujours exprimée avec autant d’ampleur que les aigus, mais le chanteur tient son rôle avec panache, d’un instrument suffisamment souple.

On gagne encore en agilité avec Maxim Mironov, Lindoro bien connu, rôle qu’il a souvent chanté dans plusieurs théâtres. La voix s’est significativement élargie depuis ses débuts en tant que petit tenorino, pour s’affirmer aujourd’hui dans les standards du ténor rossinien : délicatesse de la ligne de chant, virtuosité et vélocité pour passer les séquences les plus fleuries et difficiles.
Riccardo Novaro est un baryton bien timbré et bien chantant, à la puissance toutefois limitée et qui a tendance à s’effacer un peu derrière l’orchestre quand celui-ci joue plus généreusement. En revanche Mark Kurmanbayev donne peu de charme vocal au personnage de Haly, timbre sombre, voire caverneux et couvert par un voile. Charlotte Bozzi quant à elle est bien à sa place en Elvira, dominant en particulier la conclusion du premier acte par des aigus précis mais un peu pointus, aux côtés de Mi Young Kim en Zulma.

Rossinien confirmé, l’actuel directeur musical de l’Opéra de Marseille, Michele Spotti anime la partition avec un caractère affirmé. Dès l’Ouverture, on entend notamment certains ralentis, puis tempi plus rapides, tout en restant dans une impression de naturel. L’Orchestre de la Suisse Romande fait preuve d’une bonne tenue, en premier lieu plusieurs instruments à vents parfois très exposés dans leurs soli, comme le hautbois, le piccolo ou encore le cor qui introduit l’air de Lindoro « Languir per una bella ». Le Chœur du Grand Théâtre de Genève réalise aussi un beau travail, autant choral que scénique, puisque mis souvent à contribution active dans ce spectacle.
Irma FOLETTI
1er février 2026
L’italiana in Algeri, opéra de Gioacchino Rossini
Genève, Bâtiment des Forces Motrices
Direction musicale : Michele Spotti
Mise en scène : Julien Chavaz
Scénographie : Amber Vandenhoeck
Costumes : Hannah Oellinger
Lumières : Eloi Gianini
Dramaturgie : Clara Pons
Direction des chœurs : Mark Biggins
Isabella : Gaëlle Arquez
Mustafà : Nahuel Di Pierro
Lindoro : Maxim Mironov
Taddeo: Riccardo Novaro
Elvira : Charlotte Bozzi
Zulma: Mi Young Kim
Haly : Mark Kurmanbayev
Danseurs : Daniel Daniela Ojeda Yrureta et Clara Delorme
Chœur du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande








