BARCELONE – GRAN TEATRE DEL LICEU : UNE ISOLDE POUR LE SIÈCLE

BARCELONE – GRAN TEATRE DEL LICEU : UNE ISOLDE POUR LE SIÈCLE

samedi 31 janvier 2026

© Sergi Panizo

La prise de rôle de Lise Davidsen en princesse irlandaise, au centre d’une distribution et d’une direction d’orchestre somptueuses s’est achevée, en cette dernière représentation barcelonaise, dans une ovation debout indescriptible qui marquera vraisemblablement les annales de la vénérable – et si wagnérienne ! – institution catalane.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanundisolde PRE b 021 scaled
© Sergi Panizo

Une production qui vise à retrouver l’essence du drame musical wagnérien tout en insistant sur l’absence de communication entre les personnages

On aurait tort de chercher dans la mise en scène de Bárbara Lluch une réflexion actualisée sur l’œuvre la plus hors-du-temps de toute la production de Richard Wagner. Au contraire, c’est sans doute davantage vers l’inspiration médiévale de Gottfried von Strasbourg revue par le romantisme allemand et le symbolisme nervalien (celui du « soleil noir de la mélancolie » cher au poète des Chimères) qu’il faut aller chercher les quelques références probables d’une mise en scène qui va à l’essentiel et vise avant tout à montrer le drame de l’incommunicabilité qu’est l’histoire de Tristan et Isolde.

Rarement monologue du Roi Marke n’aura paru si coupé de l’environnement qui l’entoure et personnage si refermé sur lui-même, une fois son chant achevé – le souverain se retourne et reste dos au public jusqu’à la fin de l’acte ! – tout comme Melot si peu associé aux rares moments d’action de l’ouvrage : la lumière du plateau s’éteint ainsi brutalement avant que l’épée du traître ne touche sire Tristan qui, sans précipitation désespérée, se présente pourtant à elle .

Quant à Brangäne et Kurwenal, l’une, affolée, court dans tous les sens quand l’autre, la plupart du temps, fait de nombreux moulinets avec son épée pour protéger son maître : eux non plus ne semblent pas comprendre grand-chose à ce qui arrive à leurs protégés.

www sergipanizo cat 251230 liceu tristanisolde a 032 scaled
© Sergi Panizo

Pour autant, Bárbara Lluch donne cependant à voir un monde centré autour de guerriers qui eux-aussi manient souvent l’épée, décapitant à l’occasion – comme nous en donne un aperçu la tête du Sire Morold exposée lors du banquet sur lequel le rideau s’ouvre à l’acte I – et se comportant violemment envers les femmes.

C’est ainsi la première fois que nous voyons Brangäne violée par les marins de Tristan – rendant, de fait, nécessaire la dissimulation par Isolde d’un poignard dont elle menacera, un instant, Kurwenal.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanisolde a 046 scaled
© Sergi Panizo

Dans cet environnement, la prise du philtre d’amour est accueillie par la princesse irlandaise comme une échappatoire, ce que laisse transparaître le sourire de soulagement de l’héroïne qui, à partir de cette scène, semble évoluer dans un monde parallèle – un paradis artificiel baudelairien ? – dans lequel même Tristan n’est pas admis. Force est de constater, d’ailleurs, que les indications de mise en scène ne semblent pas, ici, vouloir faire du neveu du roi Marke un personnage tourmenté – on est loin de la vision de Thorleifur Örn Arnarsson à Bayreuth ces derniers étés ! – mais seulement un guerrier falot qui ne comprend guère ce qui lui arrive. En cela, il est intéressant que la blessure de cet anti-héros ne se cristallise, au dernier acte, que par l’usage d’une béquille, comme si Tristan était surtout atteint d’une infirmité sentimentale envers l’autre…

Sur ce rapport des deux amants, la mise en scène n’insiste guère : en tous cas, nous ne l’avons pas perçu.

www sergipanizo cat 260109 liceu tristanisolde a 236 1 scaled
© Sergi Panizo

Mais, après tout, était-ce vraiment nécessaire ? Dans Tristan und Isolde, les choses ne découlent-t-elles pas directement de la partition ? Avec la complicité étroite d’Urs Schönebaum, scénographe, en charge également des lumières, la présence au-dessus des protagonistes d’une lumière blafarde – puis de plus en plus vive au moment de la découverte par Marke de la trahison de Tristan – prend une dimension poétique que confirmera, au dernier acte, le soleil noir nervalien dans lequel se refléteront, un moment, les silhouettes des personnages principaux.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanisolde a 116 scaled
© Sergi Panizo

Plus attendus dans l’imagerie tristanienne : la présence d’une vasque qui, dans le jardin d’Isolde, à l’acte II, maintient vive la flamme jusqu’au signal de l’arrivée de l’amant, puis celle de rochers stylisés, aux crêtes saillantes, sur lesquels les deux personnages principaux, à Karéol, termineront leur parcours terrestre.

www sergipanizo cat 260115 liceu tristanisolde a 187 scaled
© Sergi Panizo

Une direction d’orchestre somptueuse et un plateau vocal flamboyant

On aura peu souvent entendu dans nos souvenirs de Tristan sur scène direction plus « aimante » pour cette musique que celle de Susanna Mälkki : en voyant, depuis notre dixième rang d’orchestre, le bras régulièrement levé de la maestra finlandaise, baguette dansante et tendant vers l’infini, c’est le souvenir des vidéos de Carlos Kleiber qui se présentent immédiatement à notre esprit. Art des rubati, liberté de rythme d’une vision totalement suspendue dans l’espace, pleine de tristesse et de mélancolie, caractérisent cette direction qui, dès le prélude, semble revenue d’entre les morts.

A la tête de la phalange catalane, dont l’amour du répertoire wagnérien n’est plus à vanter, Susanna Mälkki sait mettre en valeur un son moelleux parmi les pupitres des cordes, une sonorité résignée chez la petite harmonie – rarement le cor anglais ne nous aura fait comprendre et entendre aussi bien le sens de la lumière blafarde que l’on voit dans cette scénographie – mais aussi une vigueur dramatique – qui sait rester romantique – dans des roulements de timbales impressionnants et des sonneries de cors d’harmonie qui n’ont jamais aussi bien porté leur noms ! Fragilité et ardeur pourraient également caractériser cette battue, jamais précipitée – on a rarement entendu prélude de l’acte III si riche d’une lenteur assumée mais qui ne traîne jamais ! – où les couleurs de l’orchestre et le « son » wagnérien trouvent matière à totalement s’épanouir, dans une salle à la qualité d’écoute qui force le respect.

S’il n’y avait eu que l’orchestre et la baguette de Susanna Mälkki, cette soirée aurait déjà été miraculeuse.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanundisolde PRE b 018 scaled
© Sergi Panizo

Malgré la brièveté de leurs interventions, le Melot du ténor Roger Padullés, le timonier de Milan Perišić et le berger, et marin, particulièrement bien chantant d’Albert Casals s’inscrivent parfaitement dans une vision scénique davantage axée sur la symbolique que sur l’action théâtrale.

J’avoue, à titre personnel, ne pas avoir trouvé en Brindley Sherratt un roi Marke tels que je les aime, c’est-à-dire bouleversant de la première à la dernière note et capable de varier les couleurs, avec force et retenue, dans ses dialogues avec la clarinette basse, le hautbois et le cor anglais. Pourtant, la voix est là, saine et robuste, mais Marke demande quelque chose de plus… Dommage.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanisolde a 023 scaled
© Sergi Panizo

Émouvant en diable, par contre, le Kurwenal de Tomasz Konieczny l’est sans aucune réserve, lui qui demeure, depuis des années, l’un des meilleurs barytons-basse dans ce répertoire ! La voix sonne fière et glorieuse et l’on ne s’ennuie pas un seul instant avec ce chant vigoureux mais toujours précis.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanundisolde PRE b 013
© Sergi Panizo

Évoluant sur les mêmes cimes, nous étions tout particulièrement heureux de retrouver en Brangäne – après Bayreuth l’été dernier – la belle Ekaterina Gubanova : quel chant de race chez cette voix à l’ambitus large qui, face à Isolde, lance, anxieuse, ses aigus dardants du deuxième acte puis fait entendre, l’instant d’après, dans ses fameux appels, un médium à la ligne mélodique miraculeuse ! A jamais, une grande.

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanisolde a 079 1 scaled
© Sergi Panizo

Nous entendions pour la première fois sur scène, le ténor américain Clay Hilley, l’un des chanteurs actuels les plus demandés dans le répertoire wagnérien : force est de constater que nous nous trouvons là devant une voix exceptionnelle, non par son volume qui, pour prendre un exemple prestigieux, n’ est pas celui de son confrère allemand Andreas Schager, mais par une endurance, une facilité de projection, un style et une façon de ciseler les mots absolument bluffante de la première note à la dernière. Aucune baisse de régime, en particulier dans les derniers instants, chez ce Tristan aux capacités peu communes. Pourvu qu’il sache prendre soin de son organe !

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanundisolde PRE b 014 scaled
© Sergi Panizo

De la prise de rôle de Lise Davidsen en Isolde, beaucoup de choses ont déjà écrites et la presse internationale a assisté, le plus souvent médusée, à une performance qui, sans nul doute, marquera d’une pierre milliaire l’histoire de l’illustre théâtre catalan. Nous ne serons donc guère original en écrivant que, lors de cette dernière représentation, avant de reprendre l’emploi au Metropolitan Opera dans quelques semaines, la soprano norvégienne nous cloue littéralement sur notre fauteuil, dès ses premières phrases. Les imprécations qui suivent, un peu plus tard, tout comme la déferlante de mots saluant l’arrivée de Tristan, au deuxième acte, nous font croire qu’un ouragan de décibels, du grave à l’extrême aigu, vient de s’abattre sur les Ramblas et que rien, absolument rien, n’a existé auparavant dans le paysage vocal des soprano dramatiques ! Bien évidemment, nous n’oublions pas Gwyneth Jones, Hildegard Behrens, Waltraud Meier, Nina Stemme ou Anja Kampe, pour ne citer que les plus magistrales princesses d’Irlande des dernières décennies, mais une chose est cependant troublante : qu’en une poignée de soirées, Lise Davidsen convoque à l’esprit d’un public sous le choc tant de noms illustres… sans parler de celui de Birgit Nilsson que l’on n’ose prononcer – car on ne l’a évidemment jamais entendue sur scène – mais à laquelle on pense irrésistiblement !

www sergipanizo cat 260112 liceu tristanisolde a 098 scaled
© Sergi Panizo

Dans une série de magnifiques robes – dues à Clara Peluffo -, le visage éclairée par la lumière d’Urs Schönebaum, Lise Davidsen donne à voir une Isolde toute droite sortie d’un tableau préraphaélite de John Everett Millais ou d’Edmund Leigthon , voire d’un conte des Mille et une Nuits. Vocalement, ce chant crépusculaire, à certains moments quasi-irréel, vient s’arrimer à un jeu de regards qui vont de la détresse infinie à l’ironie saillante et qu’il faudrait mieux détailler, tant ils sont consubstantiels à cette incarnation. A-t-on suffisamment écrit qu’absolument tout réussit à cette grande voix qui se risque, sans accident, à des mezza voce étonnantes jusqu’à un lust final éternellement troublant ?

Isolde, Lise… Geliebte !

Hervé CASINI
31 janvier 2026

Direction : Susanna Mälkki
Mise en scène : Bárbara Lluch
Décors/lumières : Urs Schönebaum
Costumes : Clara Peluffo

Distribution : 

Tristan : Clay Hilley
Isolde : Lise Davidsen
Le roi Marke : Brindley Sherratt
Brangäne : Ekaterina Gubanova
Melot : Roger Padullés
Kurwenal : Tomasz Konieczny
Un berger/un marin : Albert Casals
Un timonier : Milan Perišić

Orchestre symphonique du Gran Teatre del Liceu
Chœur du Gran Teatre del Liceu

Le programme 

Richard Wagner (1813-1883)

Tristan und Isolde, drame musical en trois actes, créé le 10 juin1865 à l’Opéra royal de Munich. Première représentation au Gran Teatre del Liceu, le 8 novembre 1899 (en italien).

Imprimer
Cookies
Nous utilisons des cookies. Vous pouvez configurer ou refuser les cookies dans votre navigateur. Vous pouvez aussi accepter tous les cookies en cliquant sur le bouton « Accepter tous les cookies ». Pour plus d’informations, vous pouvez consulter notre Politique de confidentialité et des cookies.