Le théâtre de l’Odéon à l’heure du cabaret new yorkais dans une soirée électrisante en fort belle…company !
En donnant en bis, devant une salle enthousiaste et pleine à craquer, le célèbre « There’s no business like show business » – extrait d’Annie Get Your Gun d’Irving Berlin – la famille Von Trapp (sic !) … ou plutôt Dessay-Naouri démontre, s’il en était besoin, son amour viscéral du répertoire du théâtre musical nord-américain. Quelle soiréeDans les gênes des entrepreneurs de spectacle nord-américains, la place de l’Entertainment – notion si difficilement traduisible de ce côté-ci de l’Atlantique mais qui pourrait correspondre à une manière bien spécifique de « faire » spectacle – a toujours figuré en bonne place !
Ah, si nous vivions encore dans ces heureux temps où des Mr Producer sillonnaient le monde à la recherche de nouvelles pépites pour créer l’événement autour de Times Square, sans nul doute la soirée proposée par la toujours fort dynamique association Marseille Concerts aurait attiré l’attention de l’un d’entre eux… et permis à la famille Dessay-Naouri, au centre de nos attentions, de signer un très beau contrat ! Car, pour avoir eu la chance d’assister à ce genre de soirée dans des clubs new yorkais, c’est bien à une soirée de cabaret à l’américaine, à la fois chic et populaire – au sens noble de la parole -que nous a convié le clan Dessay-Naouri, accompagné – de mains de maîtres ! – par un trio d’exception, dirigé du piano par Yvan Cassar, entouré de Benoît Dunoyer de Ségonzac (contrebasse) et Nicolas Montazaud (batterie).
Premier des ingrédients indispensables à la parfaite réussite de ce type de soirée : un répertoire composé « de la crème de la crème » des compositeurs et paroliers du Broadway de l’Age d’or (de Cole Porter à Stephen Sondheim, en passant par Irving Berlin, Frank Loesser, Harold Arlen, Jerry Herman, Cy Coleman, Leonard Bernstein et Jule Styne) auxquels viendront s’ajouter des personnalités musicales, sur la scène ou sur l’écran aussi incontournables que Gilbert O’Sullivan, Carole King, Michel Legrand ou, bien évidemment, Charlie Chaplin.

Sachant tout particulièrement ciseler et projeter les mots – l’une des cartes maîtresses, non seulement du couple Natalie Dessay et Laurent Naouri dans leur brillant parcours sur les plus grandes scènes lyriques de la planète mais aussi, dans une dynamique différente, de Neïma et Tom Naouri, rompus au langage du théâtre musical et du jazz, tout aussi exigeant sur l’importance de la parole chantée – notre quatuor lance la soirée a cappella, sur des cimes musicales permises, d’emblée, par Cole Porter, l’un des mélodistes et paroliers les plus inspirés du répertoire de la première moitié du dernier siècle. On retrouvera, quelques quatre-vingt minutes plus tard, avec le si émouvant Smile composé par Chaplin pour Les Temps Modernes, la capacité exceptionnelle de ces quatre artistes à capter les émotions par le pouvoir de ces mots si bien composés, sans avoir recours au trio jazz, à travers seulement ces petites poussières d’étoiles, « beneath the moon or under the sun », comme il est écrit dans ce « Night and Day » suspendu qui ouvre le programme.
Des mots – lyrics dirait-on plutôt pour rester dans le genre musical qui nous occupe – il en faut, et des plus incisifs quand ils sont signés Stephen Sondheim, son propre parolier pour ses comédies musicales : entendre l’art de la projection qu’est celui de Neïma Naouri dans « Everybody says don’t » (Anyone can whistle) nous conduit à écrire que cette jeune artiste – pourtant vocalement déjà si mature – est décidément une sorte d’ovni dans le panorama musical actuel français. Nous y reviendrons….

… Toujours des mots avec « Sit down you’re rockin’ the boat », enveloppés, cette fois-ci, dans le rythme au swing si communicatif de Frank Loesser pour Guys and Dolls (qu’on osa traduire lors de la sortie française du film par « Blanches colombes et vilains messieurs » !) : dans l’arrangement tout spécialement conçu, en 1963, pour Sammy Davis jr. dans l’ album mythique consacré aux diverses chansons de cette comédie musicale, Laurent Naouri casse la baraque et nous fait croire, en quelques minutes, à ce portrait de canaille imbue de chant gospel et de jazz, d’autant plus que les autres membres de la famille deviennent pour l’occasion choristes ! Électrisant.
Deuxième ingrédient pour mettre le feu aux poudres : le choix des chansons. Dans un répertoire aussi dense que celui du théâtre musical nord-américain, occuper quelques quatre-vingt minutes sans interruption parait être, tout à la fois, chose aisée et complexe car, comme dans un récital de mélodies, il faut savoir dégager des lignes d’unité et des thématiques. Comme on pouvait s’y attendre, le défi est bravement relevé par les Dessay-Naouri qui savent, avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, trouver le parfait équilibre entre titres célèbres (extraits musicaux et vocaux de West Side Story en particulier) et songs moins connues mais ô combien significatives du monde trépidant et si métropolitain de Broadway (Call me Madam, City of Angels).

Comme cela est noté dans le programme de salle, « Chaque chanson est un petit théâtre à elle seule », et nous disposons, ce soir, d’authentiques chanteurs-acteurs, troisième ingrédient capital pour emballer toute une salle. Pour avoir longtemps suivi, en France et à l’étranger, Natalie Dessay dans ses incarnations stratosphériques de Lucia, Amina, Marie, Olympia ou Lakmé, on se doit d’écrire que la métamorphose opérée dans le répertoire du théâtre musical a parfaitement réussi. On en avait eu une démonstration bouleversante, il y a quelques années, dans Passion de Sondheim au théâtre du Châtelet mais l’impact vocal et scénique entendu, lors de ce concert, dans « So long, Dearie » (Hello Dolly !), « Between yesterday and tomorrow » (Michel Legrand) « Send in the clowns » (A Little night music) et, bien évidemment, « Some people » (Gypsy) nous bluffe littéralement, nous faisant prendre conscience, s’il en était besoin, de la qualité exceptionnelle de cette musique si bien servie par une telle interprète.
Les mêmes compétences sont réunies chez Laurent Naouri, dont les qualités dans l’art lyrique et le récital ne sont plus à démontrer – il sera Arkel de Pelléas et Mélisande, dans quelques semaines, à l’opéra de Monte Carlo – mais trouvent dans ce répertoire, dont on sent que l’audition domestique lui est familière, un magnifique réservoir de sensibilité poétique (sa version de « It only takes a moment » et de « Maria » constituent des climax d’émotion dans une soirée qui n’en manque pas !) et de complicité musicale, en particulier lorsque sa voix se trouve mêlée au beau legato du saxophone de son fils.

Véritable découverte, pour ce qui nous concerne, que celle de Tom Naouri : non seulement l’instrumentiste, par les couleurs mordorées de son instrument et un souci du phrasé qui est à saluer, met en valeur tout le velouté des grands thèmes de Broadway mais le chanteur fait sacrément le job dans un « Something’s coming » de West Side Story particulièrement nuancé. En outre, les incursions dans la pop de Gilbert O’Sullivan (né en 1946), avec l’iconique « Alone again », et de Carole King (née en 1942) avec l’émouvant « You’ve got a friend » – chanté en duo avec sa sœur – constituent de superbes exemples de passerelles entre les genres musicaux au programme de cette soirée.

On terminera sur Neïma Naouri qui, elle aussi, sait parfaitement insuffler sa touche de personnalité dans un superbe standard tel que « Luck be a lady » (Guys and Dolls) : on retrouve ici à la fois le swing de la version magnifiée par Frank Sinatra – que le fantastique Yvan Cassar et son ensemble donnent à entendre dans l’arrangement incontournable du grand Nelson Riddle ! – et toute une cadence vocale, quasi-pop, réécrite pour la partie suraigüe d’un organe qui nous semble encore avoir pris de l’ampleur depuis Company, à Nice, il y a quelques semaines !…
Dans un feu d’artifice vocal permanent, Neïma Naouri nous offre ainsi des versions de « What you don’t know about women » de l’hyper-doué Cy Coleman, « Piece of sky », extrait de Yentl (Michel Legrand) et « Somewhere » (Leonard Bernstein) à tomber à la renverse. Avec la reprise d’un extrait historique du « Judy Garland show » de 1963, où Judy invitait dans son émission la toute jeune Barbra Streisand pour mêler leurs voix dans « Get happy » et « Happy days are here again », la soirée se transforme, un court instant, en passage de flambeau d’une mère, à la carrière hallucinante, vers sa fille, promise, ici ou ailleurs, outre-Atlantique, à un avenir des plus exceptionnels !
Ce soir, au théâtre de l’Odéon de Marseille, on avait envie de chanter avec Rodgers and Hammerstein « It’s a grand night for singing » !
Hervé Casini,
28 janvier 2026
Les artistes
Natalie Dessay
Laurent Naouri
Neïma Naouri
Tom Naouri
Yvan Cassar : piano
Benoît Dunoyer de Ségonzac : contrebasse
Nicolas Montazaud : batterie
Le programme
Family business – Les Dessay-Naouri à Broadway – Hommage à la comédie musicale américaine





