Voilà l’étape que nous attendions le plus impatiemment depuis que Nikolaj Szeps-Znaider, dès le début de son mandat, a entamé son cycle Mahler. La 8ème en Mi bémol Majeur, dite “des Mille” exceptée – pour des raisons d’effectifs pléthoriques, avec les conséquences financières que cela induit – la Symphonie N°7 en mi mineur, dite “Chant de la Nuit”, demeure la moins jouée du génial compositeur autrichien. Lyon ne fait pas dérogation puisque, sauf erreur, elle ne retentit que pour la troisième série de programmations dans cette salle.
Certes, expliquer les raisons profondes d’une telle désaffection excède l’espace dévolu à notre critique. Mais les constats objectifs s’imposent pour ses caractéristiques : la moins aisée d’accès, la plus avant-gardiste autant que la plus énigmatique. Plus ou moins avouée par l’auteur, la signification qu’elle renferme en son tréfonds déroute jusqu’à l’explorateur audacieux. Reflets d’une légitime appréhension, les succès dans sa restitution n’abondent guère, discographie et intégrales incluses. Quand les superstars s’y montrent majoritairement superficielles ou décevantes – à l’exception notable d’Abbado – des maestros moins médiatisés tirent leur épingle du jeu, Kubelik ou Inbal en tête. Car ils détiennent l’atout maître en l’espèce : une vraie capacité d’aérer les deux mouvements extrêmes, privilégiant clarté et lisibilité. D’autres offrent d’imprévisibles stupeurs par la retenue (Neumann) ou leur modestie (Bertini). Inversement, des baguettes usuellement souveraines (Solti et Haitink inclus) peinent à maintenir l’inspiration pérenne, hormis Chailly (à Leipzig, davantage qu’à Amsterdam) mais au prix d’une constante crispation. Tout ceci situe assez la complexité des enjeux !
Innerver le discours d’un flux inlassablement bien dosé n’avait rien d’évident a priori
Au-delà du plus colossal biographe que fut Henry-Louis de La Grange, Isabelle Werck et Marc Vignal sont les deux auteurs mahlériens francophones qui ont le mieux contribué à l’accessibilité d’un tel défi sonore1. Tous deux soulignent l’équilibre architectural d’une partition qui peut paraître d’abord touffue mais dont les structures répondent à un idéal équilibre : cinq mouvements, dont le princeps et le conclusif se répondent en miroir dans leurs gabarits ; eux-mêmes encadrant deux “musiques nocturnes”, entre lesquelles s’épanouit un bref scherzo. Dans cette obédience, Szeps-Znaider paraît adopter une relative décontraction en abordant le Langsam – Allegro risoluto ma non troppo initial qui fait office de “face nord” pour ce redoutable sommet alpin. Sans s’embarrasser de vaines circonlocutions, il attaque à la fois ferme et souple. Un fugitif instant visuel, une pensée nous effleure… Diantre ! N’aurait-il pas l’air de se dire : « Tant pis si je me trompe, je me lance ! » ? Or, l’on perçoit vite sa juste compréhension des choses. Sa lecture s’avère claire, limpide, bien en place, équilibrée, n’insistant pas – comme maints prédécesseurs, avec des résultats divers – sur le versant noirceur cauchemardesque (Klemperer) ou frisant l’analyse psychanalytique (Sinopoli)2.
Aux pupitres de cordes, dont la présence ne cessera de s’affirmer dans un cheminement sain autant que vigoureux, répondent des vents intrépides : cuivres endurants, avec une mention particulière pour la prestation livrée par Anthony Caillet au Tenorhorn ; des bois un tantinet sur la réserve initialement mais constamment nobles ensuite. À ceci s’ajoute une percussion remarquablement bien servie, sans oublier des harpes sonores, (Éléonore Euler-Cabantous et Audrey Perrin, enchanteresses). Innerver le discours d’un flux inlassablement bien dosé n’avait rien d’évident a priori. Voilà qui promet pour les étapes consécutives.

Où la Nature chante dans une rassérénante obscurité qui n’est point ténèbres
Les deux séquences baptisées « Nachtmusik » ont souvent mauvaise réputation. Certains Kapellmeister ne sachant trop comment les négocier. Nikolaj Szeps-Znaider ne relève pas de cette catégorie routinière. Conduisant avec une vision d’ensemble dégagée mais sous contrôle, il met en relief chaque détail comme partie d’un tout cohérent. Un seul exemple : rarement avons-nous entendu les Col legno des violons II restitués avec autant de présence que de netteté. L’épisode pastoral, où interviennent cors et clarines, s’inscrit dans la continuité d’une bonhomie quasi Biedermeier. Assurément, le procédé atypique convainc, permettant d’entrer aisément dans cet univers si particulier, que d’aucuns nous rendirent autrefois hermétique. Au contraire, notre “guide” s’exprime ici en termes choisis, simples mais directs, presque en clin d’œil, nous remémorant sa magistrale vision dans Eine Alpensinfonie de Richard Strauss.
Même si les crissements ou interventions insolites voulus par l’auteur ne sont pas estompés, cette ambiance nocturne n’a rien d’inquiétant en parure. Dispensés avec art et science conjugués, les traits narquois eux-mêmes réservent moult surprises (ah ! ces savoureux bassons et contrebasson d’Olivier Massot, François Apap, Louis-Hervé Maton et Hugo Sainte-Rose !). Il en va de même pour les sections à effets, à l’image des répliques “en échos”, ici d’un étonnant naturel. Rien de suffoquant. La Nature chante dans une rassérénante obscurité qui n’est point ténèbres.
Inversement, le Scherzo central élit ce soir une allure résolument futuriste, établissant une relation évidente avec la nouvelle École de Vienne, dont l’épanouissement devait suivre. Décidément, nous empruntons un étonnant itinéraire, allant de surprises en révélations, d’autant que les violons I – conduits par Jennifer Gilbert, qui exécute aussi les multiples solos avec goût – adoptent ponctuellement des courbes orientalisantes, jamais décelées auparavant. À l’opposé, les grincements des bois frisent volontairement le caquetage, sans toutefois forcer la caricature, tandis que les opulentes cordes graves bougonnent à plaisir.

Pas un seul dérapage ne vient ternir un splendide moment, délectable au plus haut degré
Épisode d’intense raffinement – dissimulant une image du Mahler le plus intime – la seconde Nachtmusik adopte bien, ici, la physionomie de sérénade amoureuse attendue. Observons cependant que, dans ce moment le plus chambriste du long sentier phonique parcouru, les bois solos (impeccables), le violon solo, l’alto solo (Jean-Pascal Oswald, admirable) et les harpes remplissent superbement leurs contrats. Pourtant, ils cèdent obligeamment la priorité aux subtils mandoliniste (Antonio Mariano Martin y Gimenez) et guitariste (Antonin Vercellino). Oserait-on, néanmoins, leur ambitionner un surcroît d’ampleur sonore ? Là se situe peut-être la seule faiblesse relevée dans la mise en place du chef, qui devra accorder un soin accru au volume de ces cordes pincées quand il dirigera derechef cette œuvre. Réserve infime, tant le charme opère jusqu’à une conclusion à pas feutrés, nimbée de mystère, envoûtante à cœur.
Impérieux, l’incipit du Rondo–Finale inquiète tant l’engagement se révèle d’emblée maximal. La phalange tiendra-t-elle la distance à un tel régime ? Ce, d’autant que le propos n’a rien d’uniforme, l’écriture restant ponctuée de fractures redoutables à assumer question climats. Or, tout tient et même fort bien ! Pas un dérapage ne ternit un moment astral, faisant poser la plume du critique. Quelle euphorisante envolée à partir du passage (réitéré) évoquant fugitivement la turquerie du Sérail mozartien ! Impliqué en diable, tout l’O.N.L s’enflamme, conscient des pièges d’un terrain à haut risque, où des Beckmesser chagrins trouvent Mahler « laborieux ». Nos artistes les font mentir, usant d’inépuisables ressources, jusqu’à nous saisir à la gorge d’émotion dans la folle péroraison, au terme d’une exploration menée en 77’30’’3.
Accueil triomphal mérité, d’un public qu’on aurait souhaité plus nombreux. Oui, l’ouvrage fait donc, hélas autant qu’indéniablement, toujours un peu peur mais les absents ont eu tort !
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
22 Janvier 2026
1Leurs Gustav Mahler respectifs parurent : en 2010 chez Bleu-Nuit (Isabelle Werck) ; en 1966 au Seuil – collection Solfèges – (Marc Vignal).
2 Confer leurs discutables mais fascinantes gravures : EMI 1969 (Klemperer) et DGG 1993 (Sinopoli).
3 Soit la durée moyenne idéale. Nous avons toujours estimé que cette 7ème ne gagne rien à un étirement au-delà d’une heure et vingt minutes. À l’attention des passionnés, voici les minutages détaillés, au fil du présent concert : I : 21’ ; II : 15’11’’ ; III : 9’ ; IV : 13’19’’ ; V : 16’45’’.



