À l’origine de toute chose se trouvait la partition destinée au concert, revêtant l’allure d’un poème symphonique, inspirée par un séjour du compositeur dans la capitale française. Créée au Carnegie Hall de New York en 1928, elle toucha un public nombreux, accédant à une des plus fortes popularités qui soient parmi toutes les œuvres enfantées par George Gershwin.
Après la Seconde Guerre mondiale, un projet d’adaptation visuelle sur ce thème prend forme. Il se concrétise en 1951, sous l’égide du cinéaste Vincente Minnelli, faisant passer la création originelle de vingt minutes à une ample, autant qu’ambitieuse, réalisation cinématographique en Technicolor, augmentée d’autres flatteuses pages sonores, écrites par feu le maître américain en partenariat avec son frère Ira.
Diversement reçu lors de sa sortie dans les salles à travers le monde, le film poursuit, ce nonobstant, une appréciable carrière. Loué pour sa beauté plastique, il obtient aisément moult récompenses, dont rien moins que six Oscars. Incarnés par Gene Kelly (qui signe également la chorégraphie), Leslie Caron, Georges Guétary et Oscar Levant, les rôles principaux imposent des silhouettes qui, trois quarts de siècle plus tard, fascinent invariablement.

L’action commence en 1944, juste après la libération de Paris, ce qui ôte toute inclination à la mièvrerie
Or, avant son imminente fermeture temporaire pour travaux de rénovation, la salle de Neuve propose la création suisse d’un troisième ouvrage : la comédie musicale, résultat d’une adaptation du film pour le théâtre par Christopher Wheeldon, sur un livret de Craig Lucas.
Rappelons que sa première mondiale prit place à Paris en 2014, au Théâtre du Châtelet, avant son transfert à Broadway (plus de 600 levers de rideau à ce jour !), puis ses tournées sur plusieurs continents. Outre la scénographie et les costumes originaux signés Bob Crowley, les soirées genevoises réunissent plus d’un atout majeur, dont les éminents Anna Rose O’Sullivan (danseuse étoile au Royal Ballet) et Robbie Fairchild (précédemment danseur principal au New York City Ballet), ainsi que le prestigieux Wayne Marshall à la baguette.
Dans un souci d’éclairer nos lectrices et lecteurs qui admirent – à juste titre – le film produit par Minelli, apportons quelques précisions indispensables sur le contenu inhérent à la comédie musicale, laquelle en diffère graduellement dans son déroulé.
Tout d’abord, sur le plan littéraire ou théâtral, où l’on relève maintes divergences. Car, ainsi que le souligne l’expert ès Broadway Patrick Niedo1 : « Revisiter le scénario était une chose indispensable ; c’est sans aucun doute la raison pour laquelle cette œuvre n’a pas connu les planches plus tôt. Un film n’est jamais transposé sur scène tel quel ; une adaptation est toujours nécessaire. »2. Ainsi, parmi bien des points qui se trouvent modifiés dans le livret conçu par Craig Lucas, mentionnons les plus cruciaux : tout d’abord, l’action commence en 1944, juste après la libération de Paris, ce qui ôte toute inclination à la mièvrerie, distillant même une sombre ambiance, encore empoisonnée par les spectres d’une récente occupation nazie ou, inversement, les excès d’une épuration aveugle et violente.

Puis, l’on note que deux des trois personnages masculins principaux bénéficient d’un intéressant autant que judicieux rééquilibrage : Henri Baurel devient ainsi moins anecdotique ou décoratif, laissant même entrevoir des tracas existentiels ou moraux plus ou moins larvés dont on laisse deviner, à l’intuition du public, les sources potentielles ; toujours compositeur et virtuose, Oscar Levant adopte ici le patronyme d’Adam Hochberg – aux origines juives encore plus lisibles que le précédent – rescapé de la Shoah. Il en va de même pour la famille de Lise (Dassin et non plus Bouvier), que l’on comprend disparue pas uniquement pour son appartenance à la Résistance. Enfin, quelle merveilleuse idée que d’étoffer la riche mécène Milo Roberts, personnage ingrat, un soupçon froid voire marmoréen dans le film, qui accède, désormais, rien moins qu’à la fonction d’une seconda donna, aussi sensible que fine, séduisante, intelligente et cultivée.

Maître d’œuvre incontestable, Wayne Marshall obtient un triomphe mérité
Sur le plan musical, maintenant, l’on distingue moult modifications dans l’organisation comme dans le découpage des séquences. De surcroît, soulignons que l’arrangeur Rob Fisher a introduit plusieurs numéros attrayants empruntés à l’auteur de Rhapsody in Blue – ce dont on le félicite – tout en choisissant d’en retirer d’autres – ce qui nous semble infiniment plus discutable, sinon contestable – en particulier l’irrésistible trio d’hommes articulé sur des rythmes ternaires By Johann Strauss, dont on ne peut que déplorer la suppression arbitraire.
Maître d’œuvre incontestable des sons, Wayne Marshall obtient un triomphe mérité en fin de parcours. Chef dont nous avions déjà apprécié les adéquations stylistiques à l’Opéra de Lyon dans Candide de Bernstein (en 2022) et Peter Grimes de Britten (en 2025)3, il dirige ici avec ressort, voire un sens affûté des antagonismes dynamiques. Pourtant, l’on ne se lasse pas de relever identiquement son soin permanent du détail dans les séquences phoniques plus intimistes, l’art déployé relevant alors du ciseleur florentin. Tenant fermement la barre, déployant un lyrisme ardent aux moments idoines, jamais il ne se laisse envahir par la moindre tentation d’un pathos dégoulinant. Habitant jusqu’aux silences les plus éloquents, il parvient à éblouir l’oreille, particulièrement lorsque les cuivres jouent avec un discret mais fascinant vibrato. Infatigablement, il galvanise un Orchestre de la Suisse Romande des grands soirs, perceptiblement enthousiaste, euphorique et euphorisant, tous pupitres confondus !

La cohésion sonore du “triumvirat” vocal
Garantie d’une homogénéité rare du plateau vocal : exceptionnellement dans nos critiques l’occasion se présente d’avoir si peu à disserter, car l’on atteint peu souvent – il faut le souligner – un état de quasi perfection comparable à celui d’aujourd’hui. Épatante incarnation de Jerry Mulligan depuis la création, Robbie Fairchild déploie inlassablement un brio scénique félin hors du commun, conjuguant une aisance et un naturel confondants. Ajoutons à cela un splendide modelé dans l’émission, agrémenté par des colorations variées suivant les contextes.

Toutefois, jamais il ne tire la couverture à lui, car la cohésion sonore consommée du “triumvirat” vocal se révèle à partir du trio « ‘S wonderful, ‘s marvelous ». Etai Benson campe un Adam Hochberg touchant dans sa modestie, poétique dans son chant, autant que plein d’humour, tandis que Max von Essen personnifie Henri Baurel avec délectation, trouvant son apogée dans son onirique numéro de music-hall au II.

Côté féminin, l’on se souviendra longtemps d’Anna Rose O’Sullivan en Lise. D’abord en tant que danseuse, d’une grâce infinie tout en faisant preuve d’une vitalité croissante jusqu’à son ample performance conclusive.
Ensuite, n’oublions pas les attendrissantes aptitudes d’une voix qui, dès son solo du I, atteint un pic d’émotion, composant pareillement par les sons un personnage d’une vulnérabilité bouleversante. Voilà bien la représentation d’une jeune femme que l’on sent meurtrie par les atroces épreuves récemment endurées.

Pour autant, l’on ne s’attendait guère à voir sa rivale Milo Davenport se hisser à un niveau identique en tous points. Grâce à l’incroyable abattage dont fait preuve Emily Ferranti, tel s’avère néanmoins le cas ! Survitaminée, elle subjugue dès son attaque dans Shall we dance ?, “contraltisant” même avec un aplomb communiquant le grand frisson, décochant des gerbes d’inflexions s’appuyant sur une palette profuse en coloris ou bien des tons juste ce qu’il faut de gouailleur à se pâmer. Aucun doute : voilà une artiste qui rayonne et brûle les planches !
Tous les rôles épisodiques sont assurés avec talent par des membres d’une compagnie soudée mais accordons une mention à Scott Willis, personnifiant un Monsieur Baurel d’une suprême élégance. L’Ensemble des choristes et danseurs laisse pantois, alternativement par leur faconde, l’énergie, la précision phénoménale ou la distinction dont il fait preuve tour à tour.

Visuellement, l’auditoire se trouve transporté par un dynamisme constant
Toutes ces perles bénéficient d’un merveilleux écrin : les mise en scène et chorégraphie accomplies signées par Christopher Wheeldon, avec la collaboration de Dontee Kiehn.
Foin, en l’espèce, des vaines arguties conceptualisées, omniprésentes sur nos scènes jusqu’à l’asphyxie ! Quant aux lumières créées par Natasha Katz, elles ravissent l’œil tant que l’âme, couronnant la scénographie époustouflante due à Bob Crowley. Car, visuellement, l’auditoire se trouve transporté par un dynamisme constant, ne laissant place à aucun temps mort. Jamais le côté spectaculaire ne donne dans le racoleur. Les changements à vue ou transitions frisent le fondu-enchaîné, usant cependant d’éléments solides fort simples mais efficients ou d’une projection vidéo au cordeau, perpétuellement suggestive, inventive en diable. Quant aux décors d’une flexibilité et d’une mobilité idéales, ils vont parfois jusqu’à déstructurer les lois de la perspective pour mieux en créer l’illusion. Exemple entre tous admirable à ce titre : l’irrésistible tableau des quais de Seine, avec ses embarcations suspendues évoquant En canot sur l’Epte de Monet, conclut par le trait d’humour d’un plongeon où la vidéo prend merveilleusement le relais pour les encyclies subséquentes… !

Clou d’une production accomplie, le ballet final diffère du film dans ses choix pour les références picturales. Là où Minnelli optait pour Renoir, Monet, Degas, Toulouse-Lautrec (entre autres), Crowley – après deux ponctuelles allusions liminaires, respectivement à Picasso et Watteau4 – nous plonge dans un univers où fusionnent harmonieusement Matisse, Miró et Mondrian. Résultat tout aussi convaincant qui, avec la vision spectaculaire de la salle du Châtelet en fond de scène, suscite le ravissement des spectateurs honorant, au rideau, tous les artistes d’une standing ovation spontanée et plus que méritée.
Les propos émerveillés fusant du public tous azimuts à la sortie, tels que « Comme c’était beau ! », « Enchanteur ! », « Quelle splendeur ! », « Magique ! » ou « Que ça nous change des productions sinistres ! », « Enfin du rêve ! » provoquent alors un troublant phénomène spatio-temporel chez votre serviteur : un instant, il se croit miraculeusement ramené à cette époque fabuleuse qui, de Jean-Claude Riber à Renée Auphan en passant par Hugues Gall, fit les très riches heures du Grand Théâtre de Genève. Puisse la future direction s’inspirer d’aussi nobles et illustres références… !
Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
30 décembre 2025.
1 Auteur de trois considérables ouvrages de référence consacrés à la comédie musicale américaine.
2 Extrait de son article inclus dans le – remarquable – programme de salle, intitulé « An American in Paris, Paris, Broadway, Londres & le Monde ».
3 Voir, respectivement, les critiques de Patrick F-T-B : 1) Pour Candide : dans la revue L’Opérette N°206 de Février 2023 et 2) Pour Peter Grimes, dans nos colonnes : https://resonances-lyriques.org/opera-de-lyon-13-mai-2025-peter-grimes-de-benjamin-britten/ [NDLR].
4Le Pèlerinage à l’île de Cythère d’Antoine Watteau apparaît épisodiquement, en toile de fond.
Direction musicale : Wayne Marshall
Mise en scène et chorégraphie : Christopher Wheeldon
Scénographie et costumes : Bob Crowley
Lumières : Natasha Katz
Son : Jon Weston
Vidéos 59 Studio
Distribution :
Jerry Mulligan : Robbie Fairchild
Lise Dassin : Anna Rose O’Sullivan
Milo Davenport : Emily Ferranti
Adam Hochberg : Etai Benson
Henri Baurel : Max von Essen
Madame Baurel : Rebecca Eichenberger
Ensemble
Monsieur Baurel : Scott Willis
Olga : Julia Nagle
Mr. Z : Todd Talbot
Mr. Dutois : Charlie Bishop
Lowri Shone, Brianna Abruzzo, Brittany Cioce, Laura Kaufman, Marina Lazzaretto, Alishia-Marie Blake, Amba Fewster, Dana Winkle, Immy Challis
Francis Lawrence, McGee Maddox, Wilson Livingston, Brodie Donougher, Jake Mangakahia, Sayiga Eugene Peabody
Swing
Dance Captain : Nathalie Suzanne Marrable
Anya Nicole Alindada, Ellie Tames, Courtney Echols, Andrew Tomlinson, Aaron Smyth, Dustin Layton, Weston Krukow
Orchestre de la Suisse Romande









