C’est sur un spectacle de théâtre musical exceptionnel que se termine l’année 2025 à l’Opéra de Limoges. Reprenant le principe de ce qui avait fait le succès en 2017 de Limoges Opéra Rock, la nouvelle production #Atlantide SOS Terre tient les mêmes promesses d’un spectacle haut-de-gamme et populaire, allant vers un public friand de rêverie, de chant et de sens.
Le compositeur et initiateur du projet, Pascal Chamoulaud, ne clive pas les valeurs universalistes et les notes. La partition est brillante, à la fois moderne et héritière des grandes traditions symphoniques. Le musicien a su s’entourer d’une équipe presque incroyable : le librettiste Jean-Philippe Hardy, les metteurs en scène Olivier Macé et Agnès Boury, le chef d’orchestre, mais aussi en l’occurrence arrangeur, Patrice Peyriéras, une des personnalités les plus en vue actuellement sur la scène musicale.
L’orchestre est celui de l’Opéra de Limoges / Nouvelle Aquitaine (40 musiciens comme à l’opéra !) et d’une formation pop de cinq instrumentistes. La distribution compte 14 interprètes-chanteurs recrutés parmi ceux qui ont triomphé récemment à Paris dans Charlie et la Chocolaterie, Chicago, les Producteurs, Bernadette de Lourdes, Cabaret ou les Misérables.

Un spectacle porteur de sens
Le livret de Jean-Philippe Hardy est en résonance avec les problèmes d’aujourd’hui tout en ouvrant sur un riche imaginaire. Afin de conscientiser sur les problèmes du monde moderne, un grand-père dirige ses petits-enfants, Thalassa et Cyril, vers la terre immergée de l’Atlantide dont il dit lui-même être issu. Le territoire n’est pas choisi au hasard, la terre emblématique de la mythologie grecque ayant connu la prospérité avant de disparaître suite à ses errements à l’image de ceux de notre monde actuel dont l’état appelle la comparaison avec celui des Atlantes. En ouverture de spectacle une superbe vidéo résume le destin de l’Atlantide passée de la magnificence à une submersion quasi punitive.
Les paroles du grand-père, de désespoir d’abord (« La nuit s’empare de moi »), de confiance dans l’avenir régénéré au terme de l’aventure (« La nuit s’est éloignée ») développées dans de larges ariosos mettent en abyme l’expérience que va vivre la génération montante. Arrivés magiquement sur la terre inconnue ils seront accueillis, d’abord sans ménagement, par la Reine et le Grand-Prêtre, la première désabusée au départ, mais faisant finalement tirer des leçons positive du voyage. Comme le grand-père elle est dotée d’un duo avec le Grand-Prêtre (« Atlantide, la plus belle des cités »), puis d’un air conclusif à part entière (« Je veux vous confier le secret de ma vie »), les rencontres entre les deux airs étant traitées plutôt sous la forme musicale d’ensembles très variés.

Les rencontres des deux enfants avec la population se révèlent déconcertantes. Chez les Cimmériens le débat est à son comble entre les apprentis sorciers de la violence et les apôtres de la paix. Le débat contradictoire va se poursuivre dans plusieurs lieux de l’île : chez les Bienheureux où la vertu n’a pas que des adeptes, dans des conférences où s’affrontent les pro et anti progrès (dans une sorte d’exhaustivité un peu scolaire), dans une salle de classe déjantée ou dans le dernier tableau sur le sujet incendiaire de la mixité, de l’ouverture aux autres face à la « pureté ».
Pourtant des lieux paradisiaques se profilent. Ils évoquent l’âge d’or au plus près des fondements de l’île auxquels le lien avec les mythes théogoniques donnent une portée existentielle. Cronos, le père involontaire de Poséidon (il avait dévoré ses propres enfants), s’en fait la mémoire. Autre plongée significative dans la mythologie avec l’incontournable passage par le Jardin des Hespérides où Atlas s’est fait piéger par Hercule. Les trois pommes d’or aux mains de Nymphes délivreront leurs secrets qui vont de l’aporie pour la première aux « leçons » méthodiques pour la dernière qui conduiront à la connaissance de soi et au respect des autres.
Les deux enfants reviennent sur terre prévenus des débats stériles (une des principales cibles du spectacle), des mises en question, simples tremplins vers la clarté, mais riches surtout de ce qu’ils sont devenus à l’intérieur d’eux-mêmes.

Une mise en scène pertinente
La mise en scène d’Olivier Macé (8 nominations aux Molières) et Agnès Boury, à la carrière multi-cartes éloquente, est au service des messages de l’ouvrage, mais recréé aussi le climat de rêverie et de fantastique propre à la mythologie. Le décor en dur sur lequel s’ouvre et se referme le spectacle s’efface au profit d’un agencement poétique de vidéos évoquant les lieux traversés par les deux enfants, rappelant la mythologie (les Limmariens, le Jardin des Hespérides…) ou plus abstraits (un amphithéâtre). Une certaine récurrence de la structure faite de gradins est propre à théâtraliser les débats ; pour autant la classe de la peintre donne un cadre plus physique à la parole. Si les différents lieux mythologiques sont mis en avant, les réactions des deux enfants apeurés au début, puis s’acclimatant, ne sont pas oubliées, comme cette réaction de Cyril face à la mort émanant des Âmes vertueuses (on pense à cette « bouillie du cœur » épinglée par Hegel). La mise en scène est économe en effets spéciaux, mais la matérialisation visuelle des « mauvaises pensées » ou la magie des pommes d’or n’en prennent que plus de sens. Le mélange des costumes de Marianne Levet simili-antiquité ou plus modernes créé une ambiance universaliste, tandis que les superbes vidéos de Thierry Chenavaud complétées par les éclairages étudiés de Ludovic Pannetier, introduisent à la poésie et à la rêverie qu’apporte le dépaysement.
L’organisation musicale est un autre atout : les transitions chantées par les deux enfants, les scènes d’ensemble aussi nombreuses que le nombre de tableaux et écrites comme dans un opéra. L’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Limoges en fosse jouant les grands phrasés de la partition et les cinq musiciens pop-rock en fond de scène apparaissant en transparence lorsqu’ils soulignent par des rythmes jazzy et syncopés les moments clefs de l’intrigue.

Une distribution de haut vol
Christophe Héraut a arpenté bien des plateaux de comédie musicale. On l’a applaudi aussi bien dans Ben-Hur que dans Bernadette de Lourdes ; il déploie dans les deux airs qui lui reviennent des accents d’une grande éloquence et un souffle émotionnel qui rendent justice au désespoir comme aux appels de la vie.
Dans la Reine Julie Victor distribuée dans les Aventures de Rabbi Jacob et Cabaret met sa voix rayonnante au service des deux numéros en miroir pour leur contenu de ceux du grand-père.
Les deux enfants apportent une touche de fraîcheur et de spontanéité à leur rôle. Cassiopée Mayance qui a été distribuée dans Charlie et la Chocolaterie et a collaboré au « Grand Orchestre du Splendid » a un jeu naturel qu’elle associe à un timbre clair. Lohi Coffinot, lui aussi passé par Charlie et la Chocolaterie, mais aussi par The Voice Kids 7, manie avec justesse la décontraction et un subtil sur-joué assumé ; la voix est des plus agréables. Sébastien Duchange s’est fait remarquer dans les Misérables, la Révolution française et le Livre de la Jungle ; dans le Grand-Prêtre son personnage comme sa voix répondent à toutes les attentes exigeantes du rôle. Henri Pauliat aborde Cronos et d’autres rôles dans le même profil avec une voix ample et mordante ; ces personnage sont superbement typés et l’air de Cronos trouve une véritable carrure d’opéra.
Les autres interprètes savent faire vivre plusieurs personnages : Eva Tesiorowski, Âme vertueuse, venue de Chantons sous la pluie et des Producteurs ; Mickaël Alkema, stratège entre autres, passé par les Misérable ; Ingrid Guervenou, guerrière, Gabriel Chauvet-Peillex qui a donné dans le lyrique (opérette et opéra), vivant professeur, Ingrid Ivona, la peintre, distribuée aussi bien dans Chicago que dans un Hommage à Joséphine Baker.
Valérie Costa, une Nymphe, Justine Ogor, maîtresse des débats, ont participé à Limoges Opéra Rock, Benoît Urbain étant le musicien de la distribution.

Deux orchestres !
Les deux orchestres déjà cités sont dirigés de la fosse par Patrice Peyriéras, un des chefs de comédie musicale et de spectacles musicaux les plus en vue du moment. C’est lui qui en ayant arrangé et en dirigeant Les Demoiselles de Rochefort au Lido à Paris a permis à la partition de Michel Legrand d’aller à nouveau vers un vaste public au point que le spectacle encensé par toute la critique se voit « prolongé ». Mais on sait aussi sa part prise dans les opéras-bouffes montés par Alain Sachs (Le Passe-muraille, le Sire de Vergy, Le Quatuor, la Vie parisienne, Camille Claudel …), dans les concerts de « 42e Rue » de Laurent Valière à Radio France, dans l’exhumation pour l’Université de Limoges de Lily Passion de Barbara…

Sa direction de #Atlantide SOS Terre est à nouveau épatante : beaux phrasés, alternant avec le rythmes syncopés, attention sans relâche au plateau. Patrice Peyriéras n’est pas surnommé sans raison « le maestro ». Il fait de la représentation un moment d’exception par le style et les couleurs dont il dote la riche partition de Pascal Chamoulaud avec laquelle il se se sent en parfaite osmose.
Le spectacle dont on espère qu’il « tournera » a été très applaudi et a rencontré un public en plein délire lors des bravos finals.
Didier Roumilhac
30 décembre 2025

Direction musicale / Orchestration / Musiques additionnelles : Patrice Peyriéras
Composition musicale et conception artistique : Pascal Chamoulaud
Auteur : Jean-Philippe Hardy
Mise en scène : Olivier Macé / Agnès Boury
Création costumes : Marianne Levet
Création projections vidéo : Thierry Chenavaud
Création lumières : Ludovic Pannetier
Distribution :
Thalassa : Cassiopée Mayance
Cyril : Lohi Coffinot
Le grand-père : Christophe Héraut
La Reine : Julie Victor
Le Grand Prêtre : Sébastien Duchange
Cronos : Henri Pauliat
Une Âme vertueuse : Eva Tesiorowski
Un stratège : Mickaël Alkemia
Une guerrière : Ingrid Guervenou
Le professeur : Gabriel Chauvet-Peillex
La Peintre : Ingrid Ivorra
Une Nymphe : Valérie Costa
La Maîtresse des débats : Justine Ogor
Plusieurs personnages : Benoît Urbain
Orchestre Symphonique de l’Opéra de Limoges / Nouvelle Aquitaine
5 musiciens pop-rock sur scène













