Monte-Carlo célèbre cette année Maurice Ravel avec deux œuvres emblématiques de son répertoire : L’Heure espagnole et L’Enfant et les sortilèges
La mise en scène de ce diptyque de Ravel a été confiée à Jean-Louis Grinda, ancien directeur de l’Opéra de Monte-Carlo. Fidèle à ses habitudes, celui-ci s’est entouré d’une équipe artistique avec laquelle il a coutume de collaborer : Rudy Sabounghi pour les décors et les costumes, Laurent Castaingt pour les lumières et Eugénie Andrin pour la chorégraphie
1- L’heure espagnole
L’Heure espagnole, créée à l’Opéra Comique à Paris en 1911, ouvre la fête sur un livret plein d’humour de Franc-Nohain, en forme de vaudeville (la même année que Mais n’te promène donc pas toute nue ! de Georges Feydeau) typique de l’esprit ironique français du début du XXe siècle.
Lorsque l’horloger Torquemada part régler les horloges de la ville il a bien tort de laisser seule dans la boutique sa femme Concepción !… Celle-ci douée d’un riche tempérament profite de son absence pour recevoir ses amants (déplacés sans cesse dans les horloges) et tenter – en vain – d’assouvir ses désirs.
L’arrivée imprévue du muletier Ramiro va, in fine, lui apporter la satisfaction tant attendue.
Le décor, habilement “crayonné “, évoque l’univers poétique de Peynet. Il représente l’intérieur d’une boutique espagnole – une horlogerie – où s’exposent de nombreuses pendules, toutes fabriquées par le maître des lieux, Torquemada. Ce cadre visuel chaleureux contribue à l’atmosphère cocasse de la production.
Parmi les interprètes, s’épanouit avec brio la talentueuse mezzo-soprano française Gaëlle Arquez, dont la carrière rayonne à l’international. Le public a pu l’applaudir notamment dans le rôle-titre de Carmen à l’Opéra de Paris ou au Royal Opera House de Londres, dans Charlotte de Werther à l’Opéra de Vienne, ou encore dans une remarquable Belle Hélène au Théâtre du Châtelet. En femme libre autant que séductrice elle brûle les planches par son jeu sensuel et subtil tandis que sa voix chaude et puissante fait merveille dans pareil emploi.
L’entourent Florian Sempey devenu aujourd’hui l’un des plus éminents barytons français habitué – entre autres – du Festival d’Aix (Lucie de Lammermoor et Iphigénie en Tauride) qui campe le rôle d’un muletier fort en muscles, de Cyrille Dubois en virevoltant Gonzalve poète lunaire (à la suprême technique vocale) et de Matthieu Lecroart parfait en riche financier, sans oublier Vincent Ordonneau, dessinant un horloger Torquemada, aussi distrait que (trop) naïf
Tous savent merveilleusement jouer (quel dynamisme !) et possèdent une parfaite articulation et une diction exemplaire permettant d’apprécier chaque mot du texte (malicieux). On goûte avec un plaisir – ô combien délectable ! – la mise en scène millimétrée de Jean-Louis Grinda qui, outre les grands ouvrages lyriques du répertoire, a su avec autant de talent que de dynamisme servir, comme peu, l’opérette et la comédie musicale. Et c’est d’ailleurs bien sous cette dernière qualification que le titre est connu.
La partition colorée, légère et piquante, truffée de rythmes ibériques évocateurs pétille sous la baguette experte de Kazuki Yamada à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.
Quel bonheur ! Quel régal !…
Christian Jarniat
25 mars 2025
Direction musicale : Kazuki Yamada
Mise en scène : Jean-Louis Grinda
Décors et Costumes : Rudy Sabounghi
Lumières : Laurent Castaingt
Distribution :
Concepción : Gaëlle Arquez
Gonzalve : Cyrille Dubois
Torquemada : Vincent Ordonneau
Ramiro : Florian Sempey
Don Inigo Gomez : Matthieu Lécroart
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
2 – L’Enfant et les sortilèges
Cette fantaisie lyrique de Maurice Ravel sur un livret de Colette fut créé en 1925 à l’Opéra de Monte-Carlo. On en fêtait donc le centenaire.
Le décor de L’Enfant et les sortilèges tranche considérablement avec celui de L’Heure Espagnole. Autant ce dernier s’adonnait à une légèreté quasi impressionniste, débordant d’une lumière intense, autant la scénographie du deuxième volet de ce diptyque – avec des détails très appuyés et des tentures assez lourdes – s’avère volontairement et pertinemment « cérémonieuse ». Une volonté sans doute de mettre en exergue une certaine opulence dans cette demeure où une nuée de serviteurs, hommes et femmes, vont et viennent avec des gestes un peu mécaniques comparables à ceux de robots. Ceci permet d’ailleurs à Eugénie Andrin de s’en donner à cœur joie dans une chorégraphie rapide et survoltée dont on admire la parfaite technicité.
Nous avions quitté Gaëlle Arquez dans L’Heure Espagnole en femme sensuelle capable, dans le même temps, de satisfaire plusieurs amants. Nous la retrouvons, par un contraste saisissant, avec des cheveux courts dans le rôle d’un gamin capricieux (pas étonnant dans le milieu dans lequel il vit !) insupportable et brisant meubles et objets dans la chambre dans laquelle il se trouve. La mère partie (excellente prestation de la mezzo Axelle Saint-Cirel), le jeune garçon va se retrouver seul dans la pièce et tous les objets (et animaux) vont tout d’un coup s’animer (comme dans un rêve) en un ballet fantastique. L’horloge comme le fauteuil prennent forme « vivante », tandis que, sous certaines lames du parquet, vont surgir des flammes.
Nous voici plongés dans une envoûtante féerie. La tapisserie du fond de la pièce va devenir d’ailleurs une sorte d’écran où les personnages en silhouettes s’animent (excellent usage de la vidéo).
On trouve en outre une princesse en haut de l’armoire, et l’enfant, sous le charme, l’exprime dans un air admirablement chanté par Gaëlle Arquez.
C’est ensuite une classe entière qui débarque occupant la pièce où apparaissent au milieu de la forêt des animaux : un chat, mais aussi une libellule avec des danseurs entrelacés. La libellule et la princesse entament un duo, tandis que surgissent une chauve-souris, une grenouille, une chouette… et une projection des flots dans le miroir.
L’enfant ravi d’avoir croisé tous ces personnages s’exprime avec des sentiments qui reflètent tout ce qu’il a vu. Avec le retour de la mère tout redevient comme avant et le garçon pardonné s’endort désormais bien sagement.
Faisant contraste avec L’Heure Espagnole dont la thématique principale s’appuie sur de motifs ibériques avec un rythme tout particulier de langueur et de sensualité, Ravel utilise en la circonstance toutes sortes de thèmes musicaux qui baignent dans une ambiance irréelle transparente, diaphane à l’appui d’une partition foisonnante et d’un raffinement extrême.
L’Orchestre Philharmonique de Monaco particulièrement virtuose sous la baguette de Kazuki Yamada traduit avec un remarquable bonheur cette prodigieuse inventivité musicale. Quant à Jean-Louis Grinda, il démontre magistralement comment il sait passer avec maestria d’un univers de vaudeville sensuel à celui onirique d’un conte fantastique .
On retrouve dans cet ouvrage les principaux interprètes de L’Heure Espagnole avec une Gaëlle Arquez décidément marquante, et un Cyrille Dubois toujours aussi prodigieux dans l’interprétation scénique comme dans le chant.
On a apprécié les excellentes interventions de la soprano colorature de Florie Valiquette dans la princesse et le rossignol et également de Florian Sempey dans les rôles respectifs de l’horloge Comtoise et du chat.
Tout le reste de la distribution ne mérite que de vifs éloges tout comme le Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo et le Chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III.
Christian Jarniat
25 mars 2025
Direction musicale : Kazuki Yamada
Mise en scène : Jean-Louis Grinda
Décors et Costumes : Rudy Sabounghi
Lumières : Laurent Castaingt
Chorégraphie : Eugénie Andrin
Chef de chœur : Stefano Visconti
Vidéos : Jérôme Noguera, Micha Vanony
Distribution :
L’enfant : Gaëlle Arquez
Sa Mère : Axelle Saint-Cirel
La Bergère, La Chouette : Julie Nemer
La Tasse Chinoise, La Libellule, Un Pâtre : Floriane Hasler
Le Feu, La Princesse, Le Rossignol : Florie Valiquette
L’horloge Comtoise, Le Chat : Florian Sempey
La Chauve-Souris, Une Pastourelle : Jennifer Courcier
La Chatte, L’écureuil : Cécile Madelin
Le Fauteuil, L’arbre : Matthieu Lécroart
La Théière, Le Petit Vieillard Arithmétique, La Rainette : Cyrille Dubois
Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III